23/12/2011 à 17h:49 Par Pierre Boisselet
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Des journalistes sud-africains lors des manifestations du 22 novembre. Des journalistes sud-africains lors des manifestations du 22 novembre. © AFP

Adoptée le 22 novembre par l’Assemblée nationale sud-africaine, la loi de protection des informations de l’État fait peser une lourde menace sur les journalistes.

Des unes recouvertes d’un voile sombre, des manifestants vêtus de noir, parfois bâillonnés… La mise en scène était claire, ce 22 novembre : les journalistes sud-africains portaient le deuil. Que commémoraient-ils ? Rien de moins que, selon eux, le début de la fin de la démocratie dans la nation Arc-en-Ciel. En ce Black Tuesday (« mardi noir »), comme l’a baptisé la presse en référence au Black Wednesday d’octobre 1977 (qui avait vu la suspension, par le régime de l’apartheid, de plusieurs journaux), la loi de « protection des informations de l’État » était présentée devant l’Assemblée nationale et adoptée, comme prévu, par le Congrès national africain (ANC, le parti au pouvoir).

Toute personne détenant ou publiant des documents classés risquera jusqu'à 25 ans de prison.

Le texte – un serpent de mer dont la première version remonte à 2008 – prévoit de condamner toute personne détenant ou publiant des documents classés secrets à des peines pouvant aller jusqu’à vingt-cinq ans de prison si les informations qu’ils contiennent profitent « directement ou indirectement » à un pays étranger. En dépit de cette formulation floue, qui ouvre la voie à des interprétations extensives, l’ANC affirme ne pas viser les journalistes. « Personne ne pourra être accusé d’avoir dévoilé un document classé si ce document prouve qu’il y a bien eu infraction, comme le prévoit le Protected Disclosures Act », assure Brian Dube, porte-parole du ministère de la Sécurité d’État. Mais l’obstination du gouvernement, qui refuse de doter la loi d’une clause reconnaissant que diffuser certains documents peut être d’intérêt public, entretient le doute sur ses intentions réelles. La quasi-totalité de la société civile, de la fondation de l’ancien président Nelson Mandela à la centrale syndicale Cosatu en passant par le Prix Nobel de la paix Desmond Tutu, est d’ailleurs hostile à la loi.

Contexte tendu

L’Afrique du Sud étant, encore, une démocratie, la promulgation du texte est loin d’être acquise : il doit être voté en 2012 par le Conseil national des provinces (équivalent du Sénat), puis obtenir une validation par le Conseil constitutionnel (ce dont de nombreux analystes doutent). « Ce n’est pas seulement le contenu de cette loi qui nous inquiète, mais le fait qu’elle arrive dans un contexte très tendu entre l’ANC et les médias, indique Ambroise Pierre, responsable du bureau Afrique de Reporters sans frontières. On a, par exemple, vu l’ancien président de la ligue des jeunes du parti, Julius Malema [suspendu de l’organisation depuis, NDLR], s’en prendre à un journaliste de la BBC. Plus récemment, le porte-parole du président Jacob Zuma, Mac Maharaj, a porté plainte contre un hebdomadaire qui s’apprêtait à dévoiler des documents le concernant. »

Contre-pouvoir

Au-delà de ses multiples révélations sur les scandales de corruption, la presse sud-africaine a aussi la caractéristique d’être presque unanimement critique vis-à-vis de la politique gouvernementale. Même The New Age, un quotidien décrit, au moment de son lancement, fin 2010, comme un instrument de propagande au service de Zuma (il est financé par la famille Gupta, dont le président était réputé très proche), a déjoué les pronostics en se montrant parfois sans pitié à son égard. Là où le bât blesse, c’est quand la chasse aux scoops entraîne les journalistes sur de fausses pistes – les luttes internes au parti aidant. Zuma en avait fait les frais lorsqu’il contestait le pouvoir de son prédécesseur, Thabo Mbeki. Outre les accusations de corruption (pour lesquelles il n’a pas été condamné), un mystérieux rapport « Browse Mole » le décrivait comme un agent de la Libye et de l’Angola, prêt à fomenter un coup d’État pour prendre le pouvoir… Si la loi actuellement débattue était mise en œuvre, les auteurs de « révélations » de ce genre seraient probablement condamnés à des peines de prison ferme.

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Pierre Boisselet, envoyé spécial

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