27/12/2011 à 15h:00 Par Tirthankar Chanda
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Soeuf Elbadawi à Mitsudje aux Comores lors de la tournée O Mcezo*. Soeuf Elbadawi à Mitsudje aux Comores lors de la tournée O Mcezo*. © Archives Washko ink./ Mihi Djoubeir

Dramaturge, essayiste, le Comorien Soeuf Elbadawi a plus d’une corde à son arc… et ses flèches visent aussi bien la classe politique de son pays natal que l’ancienne puissance coloniale.

Happening théâtral en plein Moroni (Comores), ce 13 mars 2009. Maquillé en blanc, mains ligotées, Soeuf Elbadawi est traîné sur la voie publique par ses collègues artistes et acteurs. Sous l’œil goguenard d’un large public qui hurle, siffle et conspue le comédien… Mani­festation traditionnelle des Comores, le gungu met en scène l’humiliation d’une personne accusée de menacer la communauté nationale. Ce jour-là, l’accusé n’était autre que… l’État français. Les Comoriens reprochaient alors à la France, incarnée par le comédien grimé, d’avoir divisé leur pays de facto en décidant de ne pas se retirer de Mayotte lors de l’indépendance de l’archipel, en 1975. Une fois son rattachement à l’ancienne puissance coloniale entériné par des référendums d’autodétermination, Mayotte est même devenue le 101e département français. Un statut qui est au cœur de nombreuses contestations dans les autres îles. Le gungu du 13 mars n’en était qu’une manifestation supplémentaire…        

À quoi servirait un artiste dans cet archipel, aime-t-il répéter, s’il ne faisait que parler du sel de la mer ?

Soeuf Elbadawi, Dramaturge

Celui qui en a eu l’idée est l’un des intellectuels comoriens les plus en vue. Comédien, mais aussi journaliste, homme de théâtre, romancier, essayiste, Soeuf Elbadawi pratique une littérature citoyenne, n’hésitant pas à mettre son œuvre pluridisciplinaire au service de causes politiques et sociales qui lui tiennent à cœur. Même s’il doit en payer le prix, comme ce fut le cas en 2009 lorsque, à la suite du gungu, l’Alliance française de Moroni déprogramma la pièce qu’il devait y monter…

L’homme se définit comme un « agitateur culturel ». Il se sert de la littérature pour interpeller le pouvoir et faire bouger les lignes. « À quoi servirait un artiste dans cet archipel, aime-t-il répéter, s’il ne faisait que parler du sel de la mer ? » C’est surtout en tant que dramaturge qu’il exprime ses idées et ses critiques vis-à-vis d’une société comorienne affublée d’une classe politique sans envergure et sans ambition. Son théâtre, il a fallu l’inventer, car il n’y avait pas vraiment de tradition dramatique aux Comores. Forme d’expression apparue depuis moins d’un siècle, le genre n’existait que grâce à des comédiens amateurs. Soeuf Elbadawi fait partie de ceux qui, à la fin des années 1980, ont relancé et professionnalisé la scène comorienne.

« J’ai tout appris d’un expatrié français qui travaillait pour Air France à Moroni, explique Elbadawi. Un ancien de la rue Blanche à Paris, Michel Charles, est venu nous voir à la fin d’un spectacle de Labiche. Il nous a demandé pourquoi nous avions choisi d’interpréter Labiche plutôt qu’une pièce en phase avec le public comorien. “Vous jouez pour à peine 1 % de la population, alors que vous avez à votre disposition un riche répertoire de pièces africaines avec lesquelles vous pouvez toucher l’ensemble de la population”, nous a-t-il lancé. » Cette apostrophe a été à l’origine d’une collaboration féconde entre l’agent d’Air France et l’acteur. Ensemble, ils ont fondé la compagnie Les Enfants du théâtre, qui rencontra son premier succès avec un texte de l’écrivain béninois Jean Pliya, La Secrétaire particulière.

L’expérience s’interrompt en 1992, lorsque Soeuf Elbadawi part pour la France dans le cadre de ses études. Le jeune homme n’a que 22 ans. Il voulait être écrivain mais étouffait dans son pays, coincé entre les expatriés et les siens. « J’étais tout le temps fourré à l’Alliance française de Moroni. Je ne fréquentais que les expatriés, les co­opérants. À tel point qu’en ville on m’appelait “le petit Blanc”. Et puis un jour, j’ai tout envoyé valdinguer… »

L’expérience française ne sera guère plus satisfaisante, même si les quatorze années qu’il passe à Paris, d’abord comme étudiant puis comme journaliste à RFI, sont riches en découvertes, créations littéraires et compagnonnages. Il publie ses premières fictions, participe à la revue Africultures. Avec l’écrivain malgache Jean-Luc Raharimanana, il est à l’initiative du recueil Dernières Nouvelles de la Françafrique, qui explore à travers la fiction les relations sombres et turbulentes qui lient le continent à la France des magouilles et des barbouzes.

En 2006, rattrapé par « le démon de l’archipel des lunes », Soeuf Elbadawi revient s’installer à Moroni, sa ville natale. Il renoue avec le théâtre et crée sa compagnie, O Mcezo* (jeu, plaisir et représentation, en langue comorienne). « J’ai quitté Paris parce que je voulais m’inventer une existence dans mon pays natal. En tant qu’écrivain, j’étais taraudé par la question de savoir d’où je parlais. La réponse est venue de Glissant, qui n’a cessé de dire que le lieu était incontournable. Autrement dit, si ma mère ne comprend pas ce que j’écris, il y a un souci ! »

Décédée il y a deux ans, celle-ci aurait sans doute apprécié Moroni Blues, la dernière création théâtrale de son rejeton, l’une des principales révélations de l’édition 2011 des Francophonies de Limoges. Voguant entre musique et poésie, la pièce chante les heurs et malheurs d’une cité ancienne et cosmopolite tiraillée entre l’ici et l’ailleurs, les legs du passé et l’avenir. Le destin du « peuple des lunes » est au cœur de la nouvelle pièce de Soeuf Elbadawi, présentée à Paris en janvier : Un dhikri pour nos morts, consacrée aux milliers de Comoriens qui ont trouvé la mort en traversant sur des embarcations de fortune le bras de mer qui sépare les trois îles comoriennes de la Mayotte française. 

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