14/12/2011 à 17h:42 Par Stéphane Ballong
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Un ouvrier chinois sur le chantier du futur siège de l'Union africaine, en 2010 à Addis-Abeba. Un ouvrier chinois sur le chantier du futur siège de l'Union africaine, en 2010 à Addis-Abeba. © AFP

Politiquement et économiquement fermé, l'Éthiopie affiche une forte croissance depuis 2004. L’année 2011 ne fera pas exception. Mais avec une pauvreté persistante, un taux de chômage élevé et une inflation galopante, ces bons résultats peuvent-ils durer ?

Comme prévu, 2011 aura été une bonne année, une de plus, en termes de croissance économique pour l’Éthiopie. Selon la Banque mondiale, après une progression de 8,8 % en 2010, le PIB devrait afficher cette année une hausse de 10,1 % – le Fonds monétaire international (FMI) table, lui, sur 7,5 %. Une performance bien supérieure à celle de l’Afrique de l’Est dans son ensemble, avec une croissance moyenne attendue de 6,7 %.

Selon les projections de ses dirigeants, l’Éthiopie devrait conserver sur les cinq prochaines années le même rythme de progression (environ 10 %) que depuis 2004. Deuxième producteur africain de café (230 000 tonnes), le pays a profité de la bonne tenue des cours de ce produit sur le marché mondial ces sept dernières années. De plus, « il fait ses premiers pas vers une diversification, avec la production et l’exportation de fleurs », explique Abdoul Mijiyawa, un économiste du cabinet de conseil African Center for Economic Transformation (Acet), basé à Accra. En 2009, l’horticulture a rapporté au pays 141 millions de dollars (98 millions d’euros).

Et pour maintenir le cap, le gouvernement a lancé au second semestre 2010 un plan quinquennal visant à poser les bases d’une stratégie qui devra propulser ce pays pauvre (près de 40 % de la population vit avec moins de 1,25 dollar par jour) au rang de pays à revenu intermédiaire. Ce programme met un accent particulier sur le développement des infrastructures.

À Addis-Abeba, la capitale, le BTP est en plein essor : des hôtels et des logements sortent de terre. Mais aussi des routes : le pays veut porter son réseau de 49 000 km en 2010 à 136 000 km en 2015. Des projets qui, pour la plupart, sont confiés à des entreprises chinoises. L’empire du Milieu est devenu le principal partenaire commercial de l’Éthiopie ; les échanges entre les deux pays ont dépassé le milliard de dollars en 2010, contre 100 millions en 2002.

L'empire du Milieu est devenu le principal partenaire commercial de l'Ethiopie.

Mais c’est surtout au développement de l’agriculture (43 % du PIB) que le plan quinquennal consacre une place de choix. Addis-Abeba s’efforce d’attirer des investissements dans l’agro-industrie. Les Indiens sont très actifs dans ce domaine. Karuturi Global, l’un des leaders mondiaux de la production de roses, qui a déjà injecté plus de 400 millions de dollars dans l’exploitation de 100 000 ha dans la province de Gambella, a ainsi levé en 2010 environ 100 millions supplémentaires pour louer des terres qui serviront à produire des denrées alimentaires destinées aux marchés est-africain et indien.

C’est encore avec des partenaires indiens que le pays développe ses capacités de production de sucre, dont il devrait devenir exportateur dès l’année prochaine, selon Ecobank. Un crédit de 640 millions de dollars obtenu auprès de l’Exim Bank of India en 2008 a permis la construction d’une nouvelle usine et l’expansion de quatre autres. Cet investissement portera ses premiers fruits dès 2012, avec une production de 1,3 million de tonnes de sucre, contre 300 000 t actuellement.

Mégabarrage

L’Éthiopie nourrit aussi de grandes ambitions dans le secteur énergétique. Parmi les projets d’envergure lancés dans ce domaine, la construction du barrage hydro­électrique Gibe III (1 870 MW) sur le fleuve Omo. Coût total : près de 1,7 milliard de dollars, que le gouvernement entend entièrement financer en mobilisant des ressources internes. Un diplomate basé à Addis-Abeba accuse : « Des fonctionnaires et salariés du secteur privé sont contraints de souscrire aux levées de fonds du gouvernement, au risque de subir des représailles en cas de refus. » Il n’empêche, certains économistes voient dans cette démarche des aspects positifs. D’abord, en s’autofinançant, le pays échappe aux conditions contraignantes posées par les institutions financières internationales. Ensuite, « si ce projet aboutit, il permettra de réduire considérablement le coût de l’électricité, ce qui favorisera l’industrialisation de l’Éthiopie via la transformation sur place de produits de base », explique Abdoul Mijiyawa.

Le tableau n’est toutefois pas aussi idyllique qu’il y paraît. Dans ce pays qui a connu en 1984-1985 une grave famine, le spectre de la faim est toujours très présent. Pour ne rien arranger, les prix des denrées alimentaires et des autres produits de base ont doublé en cinq ans. « L’inflation, officiellement de 18 % en 2011 [selon le FMI, NDLR], dépasse largement ce niveau », affirme une source bancaire. « L’écart entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser, alors que la démographie est galopante [85 millions d’habitants en 2010 contre 69 millions en 2002] », souligne un cadre de l’Union africaine. Le taux de chômage est estimé à plus de 60 %.

Conséquence : la grogne monte et de nombreux observateurs craignent une explosion à la tunisienne. Mais d’après Eugénie Maïga, économiste du cabinet Acet, la situation est « assez différente ». En Tunisie, explique-t-elle, la révolte provient d’un taux de chômage stratosphérique chez les jeunes diplômés. Or en Éthiopie, l’éducation a longtemps été un maillon faible, et ce n’est qu’au cours des dernières années que les autorités ont redoublé d’efforts dans ce domaine. Le nombre d’étudiants d’université est passé de 52 000 en 1999 à 265 000 en 2009. Autrement dit, le problème tunisien ne se posera en Éthiopie que si le gouvernement ne trouve pas d’emplois à ses futurs diplômés dans les cinq prochaines années.

Si les institutions du pays veillent à la bonne gouvernance et à une concurrence transparente, cette situation peut contribuer à l'émergence de grands acteurs locaux.

Abdoul Mijiyawa, économiste au cabinet de conseil African Center for Economic Transformation

Quoi qu’il en soit, le rapport « Perspectives économiques en Afrique », publié notamment par la Banque africaine de développement (BAD), est formel : « Au regard de tous ces problèmes structurels, la pérennité de la croissance éthiopienne fait débat. […] Ce sera une grande réussite si le pays parvient à concrétiser le simple scénario de base prévu dans son plan quinquennal pour 2011 et 2012. »

Politiquement fermée – le Premier ministre, Mélès Zenawi, au pouvoir depuis vingt ans, a été reconduit lors des législatives de mai 2010 avec 99 % des voix –, l’Éthiopie n’est pas plus ouverte sur le plan économique. Les investisseurs étrangers ne peuvent avoir accès qu’aux secteurs de l’agriculture et des infrastructures. « Si les institutions du pays veillent à la bonne gouvernance et à une concurrence transparente, cette situation peut contribuer à l’émergence de grands acteurs locaux », tempère Mijiyawa. À l’image de la compagnie aérienne nationale, Ethiopian Airlines (121 millions de dollars de bénéfices en 2009-2010), qui s’est hissée parmi les leaders africains en ayant la quasi-exclusivité des liaisons entre le pays et le reste du monde.

Licence 3G

Reste que ce succès est loin de se retrouver dans la banque et les télécoms, pourtant vecteurs de croissance. Le secteur bancaire reste très peu développé et dominé par les groupes publics, notamment la Commercial Bank of Ethiopia. Conséquence ? L’Éthiopie compte 1 agence pour 130 000 habitants (14 000 en Tanzanie, 31 000 au Kenya et 70 000 en Ouganda).

Dans les télécoms, en revanche, les prémices d’une ouverture se précisent. En 2010, Sofrecom, une filiale de France Télécom, a conclu un accord d’assistance technique pour mettre à niveau l’opérateur public, Ethiopian Telecommunications Corporation. Deux licences 3G devront être vendues à des acteurs privés. De bonnes affaires en perspective ? À condition que le climat des affaires, jugé « médiocre » par la BAD, évolue pour favoriser l’émergence d’un secteur privé. Mais, classé 111e sur 183 dans le rapport « Doing Business » 2012 de la Banque mondiale, le pays a reculé de sept places en un an.

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