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15/11/2011 à 16:23
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Mouammar Kaddafi entre Ben Ali, Saleh, et Moubarak, le 10 octobre 2010 à Syrte. Mouammar Kaddafi entre Ben Ali, Saleh, et Moubarak, le 10 octobre 2010 à Syrte. © Asmaa Waguih/Reuters

Aussi mégalomane qu’excentrique, Mouammar Kaddafi s’est évertué toute sa vie à se convaincre qu’il était prophète en son pays – et au-delà –, se posant tour à tour en panarabiste, en révolutionnaire internationaliste et en unificateur de l’Afrique. La fin atroce du "Guide" libyen met définitivement un terme à l’une des dictatures les plus ubuesques de l’histoire contemporaine.

Prophète autoproclamé venu révéler à l’humanité la troisième théorie universelle, Mouammar Kaddafi est mort supplicié. Son Ponce Pilate ? Un certain Youssef al-Qaradhaoui – gourou égyptien d’Al-Jazira et référence majeure des Frères musulmans, principale force politico-religieuse à laquelle sont promis les fruits du Printemps arabe – qui avait appelé à son meurtre. Toute sa vie, le « Guide » de la Jamahiriya s’est évertué à se convaincre qu’il était prophète en son pays, rappelant à l’envi à son auditoire qu’il est né pauvre, à l’instar du Christ et du prophète Mohammed, dans le désert des Syrtes. Et si, contrairement à Jésus, il eut un père, il est, se plaisait-il à répéter, fils unique comme le messager de ­l’islam. Devenu puissant, il n’a pas oublié qu’il est né et qu’il a vécu sa prime enfance sous une tente en peau de chèvre. Amoureux fou des immensités désertiques, il était allergique à l’idée de frontière. Nourri de lectures diverses et variées, du Capital à Mein Kampf, en passant par Machiavel et Rousseau, il est fasciné durant son adolescence par le lyrisme panarabe des Officiers libres, ces militaires qui, dix ans après sa naissance, avaient renversé le roi Farouk en Égypte. C’est son admiration sans bornes pour Gamal Abdel Nasser qui fit naître en lui sa vocation de « Guide » des masses incultes.

Né en 1942 à Abou Hadi, dans la région de Syrte, Mouammar Kaddafi s’illustre par une scolarité et un parcours universitaire chaotiques. Sans être brillant, il est bien noté par ses professeurs, cependant lassés et parfois inquiets de l’activisme débordant de ce jeune lycéen au discours révolutionnaire. Plusieurs fois sanctionné pour sa promptitude à dénoncer l’impérialisme anglo-américain (il a vécu le bombardement du canal de Suez, en 1956, comme un traumatisme personnel) et pour avoir transformé les dortoirs de l’école préparatoire de Sebha en salles de réunions secrètes, il finit quand même par obtenir, à l’âge de 21 ans, une licence en histoire des civilisations. Un diplôme de l’enseignement supérieur n’est pas le meilleur sésame pour le pouvoir. C’est pourquoi il s’engage, en 1963, dans l’armée libyenne et intègre l’académie militaire de Benghazi en incitant fortement ses compagnons de lycée et de fac à en faire autant. Pour assouvir ses ambitions, il lui faut « ses » officiers libres. Beaucoup d’entre eux le deviendront et connaîtront des sorts contrastés tout au long de ses quarante-deux années de règne. À l’issue d’une formation militaire sommaire, il est bombardé lieutenant, puis capitaine. C’est du haut de ce modeste grade qu’il force son destin. Le 1er septembre 1969, il dépose le vieux roi libyen Idriss Ier, alors que le souverain était en villégiature. Un coup d’État sans la moindre effusion de sang. Il se rattrapera plus tard…

Icône

Jeune putschiste révolutionnaire au verbe haut, le nouvel homme fort de la Libye, deuxième producteur de pétrole à l’échelle africaine, ne suscite pas de craintes particulières en Occident. Dans le monde arabe, hormis les pétro­monarchies du golfe Arabo-Persique qui s’inquiètent d’une possible contagion, l’arrivée au pouvoir de cet ersatz de Nasser est plutôt bien accueillie. En quelques mois, Kaddafi se rend plusieurs fois au Caire, quémandant à son idole le statut de dauphin du panarabisme révolutionnaire. Pour son cinquième séjour cairote, il apporte dans ses bagages une copie de la décision de fermeture du camp militaire de Wheelus Field, une base aérienne américaine en Libye. Nasser lui concède ce statut en présentant Kaddafi comme « le garant de la révolution nationaliste arabe ». Le désormais colonel exulte, même s’il pleure à chaudes larmes devant la dépouille du raïs égyptien, décédé quelques semaines plus tard, le 28 septembre 1970.

Kaddafi était révolutionnaire, le voilà icône. Sa mégalo­manie n’aura d’égale que son excentricité. En 1973, il emprunte au Grand Timo­nier sa révolution culturelle, puis ses purges, en octobre 1975, éliminant un à un ses compagnons d’armes, au prétexte d’un complot contre-révolutionnaire. Il n’épargne que les plus inoffensifs de ses anciens camarades de messe. Sa révolution culturelle est un détonnant cocktail de socialisme bédouin et de charia. Mais comment être prophète sans livre saint ? Il lui faut son œuvre révélée. Il verdit Mao, tourne en bourrique Adam Smith et Karl Marx (« les deux Juifs dont les théories se partagent le monde ») et invente la troisième théorie universelle dont le champ d’application se limitera à la République arabe libyenne et qui se révélera une sinistre fumisterie pour asseoir les ambitions messianiques de l’enfant de Syrte. Kaddafi impose son « Livre vert » par la terreur, massacrant ses rares contradicteurs, éliminant celui qui émet la moindre réserve. Un « Guide » ne s’embarrasse pas d’esprit critique. Comme il constate que les habits de chef d’État sont trop étroits pour un prophète, il dissout, en 1978, la République, le gouvernement et toutes les institutions pour créer « sa » Jamahiriya, un acronyme arabe inventé par lui signifiant « République des masses ».

Au plan régional, la vague de sympathie suscitée par le jeune putschiste est très vite balayée par les inquiétudes que provoque son côté imprévisible. Le Tunisien Habib Bourguiba le renvoie à ses chères études quand il vient, en 1974, à Tunis, sceller l’union politique entre la Tunisie et la Libye. L’Algérien Houari Boumédiène, son rival pour le leadership révolutionnaire, le regarde de haut. Conscient de la situation de sa forte diaspora en Libye, l’Égyptien Anouar al-Sadate ménage « le fou de Tripoli », puis, désespérant de lui, refuse plusieurs fois de le prendre au téléphone. Quant à Hassan II, il a tenté de manipuler à son profit la naïveté manichéenne du « patron de la Libye ». En vain. Ses pairs arabes ? Kaddafi les assimile à une bande de valets de l’impérialisme qui s’escriment à anéantir ses rêves unionistes.

Terrorisme

Ailleurs, la cote de Kaddafi s’était effondrée en quelques mois de pouvoir. Hormis Moscou, son unique fournisseur d’armes, les grandes capitales sont profondément préoccupées par la mégalomanie du personnage. Paris est le premier à en faire les frais. Accueilli en grande pompe en novembre 1973 à l’Élysée par Georges Pompidou, qui a, alors, des propos très élogieux à son endroit, Kaddafi remerciera Paris en annexant, en 1976, la Bande d’Aozou, en territoire tchadien. Ce qui équivaut à une véritable déclaration de guerre, le Tchad faisant partie intégrante du pré carré de la France en Afrique. Washington s’était très vite fait une idée de l’homme fort de Tripoli. Et n’est guère surpris quand le lyrisme révolutionnaire de Kaddafi se transforme en soutien au terrorisme international et aux causes les plus douteuses. Le Vénézuélien Carlos, le Palestinien Abou Nidal et d’autres parias sont choyés par Kaddafi, qui franchit le Rubicon en optant lui-même pour le terrorisme au milieu des années 1980, devenant l’un des ennemis jurés de l’Occident. En représailles à l’attentat qui cible, en avril 1986, une discothèque de Berlin fréquentée par des GI’s, le président Ronald Reagan envoie des F16 bombarder le QG tripolitain du « Guide », le bunker de Bab el-Aziziya. Le coup de massue – Kaddafi déplore la perte d’une fille adoptive – ne tempère pas ses ardeurs terroristes. À quelques mois d’intervalle, deux avions de ligne, l’un américain, l’autre français, explosent en plein vol. Un doigt accusateur est pointé sur Tripoli, mais son prophète n’en a cure. Des sanctions financières et commerciales isolent la Libye. Cet embargo et le dépit amoureux avec les Arabes après ses tentatives d’union avortées conduisent Kaddafi à se tourner vers le sud. Le prophète redécouvre son atavisme de fils du désert et ses rêves de Grand Sahara, un État qui s’étendrait du fleuve Sénégal à l’Euphrate et dont la formation aurait été historiquement contrariée par l’épisode colonial. L’Afrique lui rend bien ses nouvelles inclinations continentales en violant allègrement l’embargo. Sous son impulsion, l’ambition panafricaine est dévoyée en concept fumeux d’États-Unis d’Afrique, qu’il formule en 1999.

Les corps de Kaddafi (au centre) et de son fils Moatassim (à droite), à Misrata, le 24 octobre.

Les corps de Kaddafi (au centre) et de son fils Moatassim (à droite), à Misrata, le 24 octobre.

© Thaier al-Sudani/Reuters

Volte-face

Les attaques du 11 septembre 2001, puis, quelques années plus tard, les images du supplice de Saddam Hussein traumatisent un Kaddafi qui ne veut plus revivre la nuit du 15 avril 1986 à Bab el-Aziziya. Il renonce à son programme nucléaire militaire et tente de se racheter une conduite en balançant ses fournisseurs pakistanais et nord-coréens. Il va même jusqu’à offrir ses services de supplétif dans la « guerre mondiale contre le terrorisme » chère à George W. Bush. Fort de sa nouvelle respectabilité, il promène son arrogance dans les principales capitales européennes : il dresse sa tente dans les jardins de l’hôtel de Marigny, résidence officielle des hôtes de l’État français, contre quelques juteux contrats, parade à Rome, ancienne puissance coloniale, en uniforme avec un pin’s représentant Omar el-Mokhtar, héros de la guerre de libération libyenne. En 2009, il se rend aux Nations unies où, lors d’un discours devant l’Assemblée générale, il déchire et jette la charte de l’ONU, qualifiant le Conseil de sécurité d’illégal et accusant ses membres de déclencher la plupart des guerres pour préserver leurs intérêts.

Face à l’insurrection – déclenchée en février 2011 dans la foulée de la révolution tunisienne – qui a fini par l’emporter, Mouammar Kaddafi a eu une dernière vision. Il a annoncé sa volonté de traquer ses opposant « zenga zenga, dar dar » (ruelle par ruelle, maison par maison). Sans le savoir, il venait de décrire sa propre traque. Celle qui mènera ses bourreaux jusqu’à ce trou dont il sera extirpé, le 20 octobre, avant de subir un lynchage en règle. Une mort atroce pour le prophète qu’il avait rêvé d’être et qu’il ne fut jamais.

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