25/10/2011 à 16h:25 Par François Soudan
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Le corps sans vie de Kaddafi, filmé par un téléphone portable. Le corps sans vie de Kaddafi, filmé par un téléphone portable. © Philippe Desmazes/AFP

L’aventure se termine là où elle avait commencé. C’est à Syrte, sa ville natale, que le "Guide" est mort, le 20 octobre. La fin de quarante-deux années de dictature. Et l’acte de naissance de la nouvelle Libye.

Il aura eu, au moins, ce courage, cet honneur et cette folie. Être débusqué mais ne pas se laisser déterrer comme Saddam Hussein, après huit mois de cavale. Ne pas fuir comme Ben Ali. Ne pas être exhibé comme Moubarak. Mourir, sous les shrapnels de l’Otan ou les balles de son peuple, mais mourir, finalement, au combat. L’image de Mouammar Kaddafi le visage ensanglanté reposant entre le bras et le genou de ce qui semble être un infirmier, captée le jeudi 20 octobre 2011 à 12 h 23 par l’objectif d’un ex-rebelle, n’est pas de celles dont il convient de se réjouir – même si nombreux sont les Libyens à l’avoir fait. Mais elle arrange, dans le fond, chacun des protagonistes d’une guerre qui aura duré huit mois.

Mouammar Kaddafi : bio express

19 juin 1942 : Naissance sous une tente bédouine, dans le désert de Syrte.

1er septembre 1969 : Prend la tête d’un groupe d’officiers, renverse sans violence le roi Idriss Ier, puis abolit la monarchie.

Mars 1970 : Après treize années de présence, l’armée britannique quitte la Libye, suivie, quelques mois plus tard, par les troupes américaines.

Juin 1973 : Occupe puis annexe la bande d’Aouzou, au Tchad, et compromet durablement ses relations avec la France.

1975 : Première publication du Livre vert, qui servira de Constitution et de référence absolue au régime de Kaddafi.

2 mars 1977 : Proclamation de la Jamahiriya, « l’État des masses ». Il n’y a plus de gouvernement ni de partis politiques, mais des comités populaires élus. Kaddafi se rapproche de Moscou et adopte une politique violemment antiaméricaine.

1979 : Il renonce au poste officiel de chef de l’État pour devenir le « Guide de la révolution ». La même année, il apporte son soutien à la révolution islamique en Iran et à Idi Amin Dada en Ouganda.

8 mai 1984 : Victime d’une tentative d’assassinat.

14 avril 1986 : Les États-Unis bombardent la Libye en représailles à un attentat antiaméricain perpétré quelques jours plus tôt dans une discothèque berlinoise (3 morts). Kaddafi devient la « bête noire » des Occidentaux.

21 décembre 1988 : Attentat contre un appareil de la compagnie américaine PanAm au-dessus de Lockerbie, en Écosse (270 morts).

19 septembre 1989 : Attentat contre un DC10 de la compagnie française UTA au-dessus du Niger (170 morts).

1992 : L’ONU vote un embargo militaire, aérien et diplomatique.

1996 : Tentative d’assassinat des services secrets britanniques contre Kaddafi.

2003 : Tripoli reconnaît sa responsabilité dans les deux attentats aériens, accepte d’indemniser les familles des victimes et annonce le démantèlement de ses programmes secrets d’armement.

Mars 2004 : Signature du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP).

15 mai 2006 : Rétablissement des relations diplomatiques avec les États-Unis.

24 juillet 2007 : Emprisonnés depuis plusieurs années, cinq infirmières bulgares et un médecin palestinien, accusés d’avoir inoculé le virus du sida à des enfants libyens, sont finalement libérés.

2008 : Kaddafi se fait nommer « roi des rois d’Afrique ».

2009 : Le « Guide » prend pour un an la présidence de l’Union africaine.

15 février 2011 : Début de l’insurrection contre le régime, à Benghazi et Al-Baïda (Est).

16 mai 2011 : La CPI émet un mandat d’arrêt international contre Kaddafi.

23 août 2011 : Les rebelles prennent le contrôle de Bab el-Azizia, la résidence de Kaddafi à Tripoli.

Qui, en effet, hormis les victimes du dictateur et leurs familles, avait réellement intérêt à le prendre vif plutôt que mort ? Qui voulait de cette catharsis dévastatrice, de ce déballage auquel inévitablement aurait donné lieu le procès public de quarante-deux années de règne ? Ni les dirigeants du Conseil national de transition (CNT), pressés de tourner la page du présent et – pour certains – de leur propre passé de collaboration. Ni les alliés de l’Otan, qui tous, à un degré ou à un autre, se sont compromis avec un homme que sa richesse rendait fréquentable. Ni les révolutionnaires de la vingt-cinquième heure, serviteurs zélés du « maître de la grande tente », aujourd’hui planqués à Doha, Beyrouth, Le Caire ou Londres. Et encore moins, sans doute, Mouammar Kaddafi lui-même.

Pas de pitié pour les bourreaux

Nul ne craint plus l’humiliation que celui dont le pouvoir repose sur l’abaissement systématique et organisé de ses concitoyens. Kaddafi, à qui il restait quelque chose de la fierté bédouine, redoutait d’être traîné comme une bête de foire avant de finir au bout d’une corde comme Saddam, dont la chute l’avait tant traumatisé. Il n’aura pas connu ce destin abject, préservant ainsi un semblant de mythe dans le cœur de ceux qui, en Afrique et au sein de sa tribu, le considèrent déjà comme un martyr. C’est à son corps inerte, piétiné, profané que la foule déchaînée a réservé les derniers outrages de la vengeance. À Bagdad, il y a cinq ans, la dépouille d’un autre tyran avait subi le même sort : il n’y a jamais de pitié pour les bourreaux.

Le 20 octobre 2011, date de la mort de Mouammar Kaddafi, annoncée, programmée depuis que, tout à son refus halluciné de reconnaître sa défaite, le despote avait choisi l’option du pire, est désormais l’acte de naissance de la nouvelle Libye. Il fallait en passer par ces images indécentes pour que cesse enfin une guerre fratricide et de plus en plus sanglante puisque ainsi avance l’Histoire, entre drame et tragédie.

Regard fièvreux

Kaddafi n’est plus, et bien rares sont ceux qui retiendront de lui la beauté sombre et le regard fiévreux du jeune officier libre qui prit le pouvoir un 1er septembre 1969 sur les ruines d’une monarchie avachie, suscitant en Libye et au-delà une vague de ferveur.

L’idole déchue est morte à 69 ans, prise dans la nasse de Syrte, sa ville, qu’il n’a jamais voulu quitter, bouffie, les joues botoxées, les yeux à demi clos, la bouche tordue de haine contre les « rats », les « cloportes », les « chiens errants », et tout le bestiaire de ses pires cauchemars.

Les opposants assassinés, les islamistes pendus, les démocrates disparus, les Berbères napalmisés, les prisonniers torturés, les Misratis bombardés et tous les grains anonymes de cet interminable chapelet de douleurs que fut pour nombre de Libyens le règne de ce « Guide » dévoyé peuvent désormais reposer en paix.

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