11/10/2011 à 17h:45 Par Frédéric Maury
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Le siège de la société est passé au crible par les experts de Mazars. Le siège de la société est passé au crible par les experts de Mazars. © D.R

Dissimulations, dépréciation massive d’actifs, cessions inexpliquées de terrains… Un audit a été commandé par la Banque centrale populaire, créancier et actionnaire de la PME familiale Charaf. Coup dur pour le numéro un marocain des engrais, lourdement endetté.

Au siège de Charaf, à Casablanca, c’est une drôle d’ambiance qui règne depuis plusieurs semaines. Chaque jour, une équipe d’experts du cabinet international Mazars épluche les comptes, vérifie les factures, répertorie les stocks, détaille les comptes clients, scrute les valorisations des biens immobiliers du numéro un des engrais marocains et de sa filiale cotée à la Bourse de Casablanca, Fertima. L’opération est placée sous le sceau de la confidentialité. Jusqu’à aujourd’hui, ni l’existence de cette mission d’audit ni les raisons qui ont poussé la principale banque du groupe à la commander n’ont été révélées.

Pourtant, dans quelques jours, l’avenir de Charaf-Fertima sera scellé. Non par Driss ou Amine Kandil, respectivement le fondateur et le directeur général de ce qui fut jadis l’une des plus performantes entreprises familiales marocaines et qui pèse encore aujourd’hui 150 millions d’euros de chiffre d’affaires cumulé ; mais par l’état-major de la Banque centrale populaire (BCP). L’organe central du deuxième acteur bancaire du pays, le groupe Banque populaire, doit se sortir de cet épineux dossier : la BCP est à la fois le premier créancier et l’actionnaire d’une entreprise dont elle dénonce la « situation préoccupante » et qu’elle accuse – par écrit – de « dissimulations » et de « dépréciation massive d’actifs ». Dans les courriers adressés par Azzedine Kettani, avocat de la BCP, à Amine Kandil, le mot de « malversations » n’est nulle part précisé. Mais il est difficile de ne pas y penser…

Entre la société et son principal partenaire bancaire, l’ambiance s’est rapidement dégradée, au point de devenir, ces derniers mois, franchement glaciale. Fin 2010, Amine Kandil rompt ostensiblement une clause de confidentialité qui le lie au groupe bancaire, en annonçant publiquement l’entrée de la BCP au capital de sa société. La banque gronde, mais ne pipe mot. Amine Kandil poursuit : l’incursion de la BCP au tour de table de Charaf est le signe et la preuve, selon lui, des bonnes perspectives de la société dont il détient, avec son père, Driss, plus de la moitié des parts. C’est un coup de poker : le patron entend ainsi rassurer les fournisseurs, qui s’inquiètent de plus en plus bruyamment de la multiplication des retards de paiement.

Rouage essentiel du monde agricole

Fondé par Driss Kandil en 1989, Charaf importe, conditionne et distribue auprès du monde agricole les engrais nécessaires à la production. Un rouage essentiel dans un pays comme le Maroc. Depuis la reprise en 2008 de Fertima – une ancienne filiale de l’Office chérifien des phosphates – pour environ 30 millions d’euros, le groupe est devenu le numéro un du secteur, avec une part de marché de plus de 50 %. Charaf travaille pour les grands comptes, avec une offre sur mesure, tandis que Fertima cible une distribution plus large. Employant 400 personnes, disposant de nombreux sites de stockage et de conditionnement à travers wle pays, l’ensemble affichait en 2010 un chiffre d’affaires cumulé de 150 millions d’euros.

Mensonge

Mais le message est mensonger : si la banque a pris 13 % du capital de la PME, ce n’est nullement parce qu’elle croit à ses perspectives de croissance. Mais uniquement parce que Charaf, asphyxié par une dette très lourde, ne peut plus faire face à ses échéances… Pour éviter de faire une croix sur les 50 millions d’euros de crédits accordés aux sociétés du groupe Charaf, dont une grosse partie a servi à financer le rachat en 2008 de Fertima, la BCP accepte de convertir une partie de cette somme en part de capital. Dans le monde financier, la méthode est classique : elle a pour but, notamment, d’éviter d’étrangler financièrement une société en difficulté. Mais elle n’est jamais, contrairement à ce que prétend Amine Kandil, un signe de bonne santé…

Charaf et Fertima ne dérogent pas à la règle. En effet, depuis 2009, les deux sociétés sont à bout de souffle. Elles ne bouclent leurs fins de mois qu’à la faveur des millions d’euros de découverts qu’elles utilisent auprès de toutes les principales banques de la place. Alors qu’en 2008 Charaf affiche un résultat courant positif et des bénéfices honnêtes, à 1,9 million d’euros, la baisse des revenus en 2009, associée à un endettement trop lourd, fait plonger la société. Le résultat courant s’effondre à – 4,6 millions d’euros. En 2010, s’il progresse légèrement (– 1,4 million d’euros), la BCP estime la situation bien plus grave que ce que laissent penser les bilans comptables.

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Fertima connaît la même évolution. Depuis son rachat par Charaf en 2008, le titre a perdu la moitié de sa valeur en Bourse. L’exploitation est devenue déficitaire. « Fertima payait ses fournisseurs sans délai, regrette un expert du secteur. Désormais, les retards s’accumulent. » Pour renflouer les caisses et afficher des bénéfices, Charaf et Fertima n’ont d’autre choix que de céder une partie de leur important patrimoine foncier, estimé à environ 35 millions d’euros.

Fuite en avant

Pour expliquer ce déclin, Charaf avance peu d’éléments, si ce n’est la concurrence et la fluctuation des cours des matières premières. Il y a en tout cas eu une conséquence presque immédiate : la BCP commence à s’inquiéter de cette évolution. En entrant au capital de Charaf en avril puis en octobre 2010, la banque prend rapidement connaissance d’opérations plus que surprenantes. Sur la forme, elle s’étonne d’en avoir été informée trop tard à son goût, malgré son statut d’actionnaire de premier plan et de principal créancier. Sur le fond, elle fustige « des dépréciations significatives des stocks et des comptes clients » : sans explication, plus de 17 millions d’euros auraient ainsi disparu en 2010.

La banque se demande également pour quelles raisons la vente d’un terrain d’une valeur de plus de 9 millions d’euros n’a donné lieu à aucun encaissement. Ou encore pourquoi des cessions immobilières ont été réalisées en faveur d’une autre société appartenant à Amine Kandil : ces ventes n’auraient pas servi à réduire la dette, comme cela était prévu contractuellement ; de surcroît, elles auraient été faites à des conditions « avantageuses » pour l’acheteur.

Aucune explication claire n’est donnée à la banque, qui, pourtant, les exige par écrit. De quoi laisser planer le doute sur les réelles motivations des dirigeants de Charaf. Le trouble jeu d’Amine Kandil ne fait qu’accentuer l’inquiétude. Comment un manageur décide-t-il d’être candidat à une opération de rachat de 200 millions d’euros (lire ci-dessous) alors que ses propres sociétés touchent le fond ? Mystère. Devant ce qui a déjà pris l’apparence d’une fuite en avant, tous les partenaires du groupe ont de quoi s’interroger. Avec eux, les petits porteurs actionnaires de Fertima ainsi que les 400 employés du groupe.

Audit en main, la BCP semble aujourd’hui le seul recours, même si son rôle est difficile. Si elle décide de faire une croix sur ses créances et lâche totalement Charaf-Fertima, le numéro un des engrais n’aura pas plus de quelques semaines de cash : de quoi payer les salaires, vendre les terrains et fermer boutique. Ne restera alors plus qu’à espérer un sauveur pour reprendre l’entreprise. La BCP ira-t-elle jusqu’au bout pour faire toute la lumière sur la gestion d’Amine Kandil ? Les experts du cabinet Mazars sont à l’œuvre. Réponses dans quelques semaines.

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Frédéric Maury, envoyé spécial à Casablanca.

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