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11/10/2011 à 14:12
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Les deux chefs d'État à l'aéroport de Bangui, le 5 mars 1975. Les deux chefs d'État à l'aéroport de Bangui, le 5 mars 1975. © AFP

Le 10 octobre 1979, il y a trente-deux ans, éclatait en France une affaire dont le président Valéry Giscard d’Estaing ne devait jamais se remettre : celle des diamants de l’empereur Bokassa. Dans la biographie qu’il publie le 19 octobre, VGE, une vie (Flammarion), l’ancien journaliste de L’Express Georges Valance revient sur l’épisode qui vit le chef de l’État s’enfermer dans sa superbe et perdre le contact avec les Français. Extraits, en exclusivité.

« Wahl [Jacques, secrétaire général de la présidence, NDLR], Sérisé [Jean, conseiller du président], Hunt [Pierre, porte-parole de la présidence] ont beaucoup insisté pour que Giscard réagisse très rapidement à l’attaque. Ils ont même proposé une intervention télévisuelle, une opération vérité consacrée à la pratique des cadeaux officiels qui aurait pu mettre un terme à l’affaire. En vain. Giscard a accusé d’abord le coup, mais s’est ensuite très vite irrité. Plus ils insistaient pour qu’il se défendît, plus Giscard semblait penser qu’ils le suspectaient d’avoir commis une indélicatesse. C’est alors que débute la plus mauvaise contre-attaque médiatique du sep­tennat, une contre-attaque qui s’étalera sur six semaines, mais ne viendra pas à bout de la suspicion née d’une manchette du Canard enchaîné et d’un éditorial du Monde. […]

Mercredi matin 10 octobre. […] À ­l’issue du Conseil, Giscard se retire dans son bureau en compagnie de Sérisé, Wahl, Combret et Hunt de plus en plus anxieux : « Je demandai au président ce que je devais dire à la presse qui allait fatalement me questionner. Mais il ne voulait absolument pas en parler. J’ai fini par faire une déclaration à partir d’une très faible indication qu’il m’avait donnée. J’ai minimisé la chose au maximum, mais ça n’a pas suffi. Le feu a pris. » […]

La « faible indication » que Giscard avait donnée à Pierre Hunt était : « Dites la vérité aux journalistes : que Bokassa m’a remis des cadeaux, comme il le faisait à tous ses visiteurs. Que je n’y ai pas attaché d’importance. Et que cela n’a pas pesé dans mes décisions. D’ailleurs, on l’a bien vu, puisque j’ai fait tomber Bokassa. » Le communiqué abscons, et en deçà de ces directives, délivré par l’Élysée à l’AFP à 19 h 50 sera : « L’Élysée, en réponse à une question concernant la pratique des cadeaux diplomatiques, a indiqué que “les échanges de cadeaux de caractère traditionnel, notamment lors de visites de membres de gouvernement dans les États étrangers, n’ont en aucun cas, ni le caractère ni la valeur qui ont été mentionnés par certains organes de presse à propos de Centrafrique”. » C’est mieux que la phrase laconique cavalièrement lancée par Hunt aux journalistes à l’issue de la réunion du gouvernement : « Le Conseil n’a évoqué que des affaires sérieuses. » […

Le pouvoir pense-t-il que cette mise au point suffira à éteindre l’incendie médiatique qui s’étend ? Tout porte à le croire. Le 11 octobre, Hunt déclare avec hauteur à la presse qu’il « ne serait pas digne pour la fonction présidentielle d’avoir à se justifier ou à donner des répliques sur des informations qui relèvent davantage de la diffamation ou d’une campagne orchestrée que d’une information véritable ». Et le 12, dans un discours sur le « nouvel état du monde », Giscard condamne avec mépris « tous ceux qui, trop nombreux, entrent dans l’avenir en regardant le passé. Pendant que certains discourent, s’agitent, dissertent, d’autres conduisent les hommes ».

En guise de réponse, Le Canard enchaîné publie le 17 octobre de nouveaux documents sur d’autres cadeaux empoisonnés de Bokassa. L’orgueilleux silence présidentiel est intenable. Le soir même, Pierre Hunt annonce sur TF1 que « le président de la République fera justice de ce sujet le moment venu et dans des conditions qui répondent à la confiance que lui font les Français ». Mais rien ne vient et les Français s’impatientent. […] Giscard se soumettra à l’exercice le 27 novembre, soit sept longues semaines après le premier article du Canard […].

Le 27 novembre au soir, Giscard répond le plus rapidement possible aux questions posées sur le sujet par les trois intervieweurs : que fait-il des cadeaux qu’il reçoit et la plaquette de diamants a-t-elle la valeur qui lui a été prêtée ? Le ton de Giscard est sec, oublié le communicant de charme du temps du « monopole du cœur » : « Je vais d’abord vous dire pourquoi je n’ai pas répondu tout de suite… Je suis le premier président de la République à n’avoir jamais poursuivi un journal… Par contre, je ne suis pas à la disposition de ceux qui utilisent vis-à-vis de moi l’attaque et la calomnie. À partir du moment où ils savent pouvoir le faire sans que le président de la République utilise les moyens de condamnation dont il dispose, il ne faut pas s’attendre en plus à ce que, tous les matins, je réponde aux attaques et aux calomnies. » La voix devient franchement désagréable et le port de tête agressif lorsque Giscard aborde la question de la valeur des diamants : « Enfin, à la question que vous m’avez posée sur la valeur de ce que j’aurais reçu comme ministre des Finances, j’oppose un démenti catégorique et j’ajoute méprisant ! » […]

En fait, le président a échoué à clore le débat par une prestation télévisée efficace où il aurait donné avec précision les coordonnées des musées ou des organismes caritatifs auxquels les plaquettes étaient, paraît-il, destinées. […]

Pourquoi Giscard, ce fin politique et cet habile communicant, a-t-il si mal géré l’affaire ? On a souvent mis en avant que c’était la première fois qu’il affrontait ce genre de situation, que cet enfant gâté de la politique n’avait jamais connu une « affaire de l’Observatoire » comme François Mitterrand […]. Que Le Canard et surtout Le Monde aient attaqué la famille en mettant en cause son père et ses cousins Jacques et François a sans doute beaucoup joué. Et la preuve en est la violente altercation téléphonique qu’il eut avec Jacques Fauvet après avoir lu Le Monde. Lui qui d’ordinaire se fait un point d’honneur de se maîtriser est hors de lui, comme lors des colères de son enfance. À tel point que le directeur du Monde lui écrira quelques jours plus tard : « Si un chef d’État perd son sang-froid comme vous l’avez fait, c’est l’État lui-même qui est menacé. » A pu être également un facteur d’inhibition le fait qu’il a entretenu si longtemps d’excellents rapports » avec Bokassa et a toujours bénéficié des plus grandes facilités pour aller chasser en République centrafricaine, alors même que le pays devenait un empire tragicomique.

Désagréable et agressif, il répond aux journalistes avec mépris.

Son éducation aussi a pu l’inhiber, qui lui interdisait non pas d’aimer l’argent mais d’en parler. Et encore plus de se justifier d’une accusation portant sur une question de cette nature. Pierre Hunt raconte : « J’ai eu une ou deux conversations avec Giscard sur l’affaire des diamants, sans qu’il me donne une explication directe. Il considérait comme au-dessous de lui de se justifier et je ne connais aucun de ses collaborateurs avec qui il l’ait fait […]. » Tous ses proches le confirment : Giscard refusait de se défendre.

Son frère Olivier : « Je lui ai dit : “Arrête cela immédiatement.” Il m’a dit : “Je ne réponds pas au Canard. – Mais il y a aussi Le Monde !” Il m’a répondu : “De Gaulle a toujours dit qu’il ne fallait pas répondre aux insultes.” » Jean Riolacci : « Sérisé et moi nous avons fait son siège pour l’inciter à réagir. Il nous a répondu : “Je ne mange pas de ce pain-là.” » Sa secrétaire Marguerite Villetelle : « Plusieurs de ses collaborateurs le pressaient de s’expliquer, mais il s’est fermé comme une huître. Ce qui le blesse l’enferme sur lui-même. Cette affaire a dû le freiner durant la campagne électorale. »

Jean-Claude Casanova raconte comment le Premier ministre lui-même et son équipe de Matignon furent tota­lement tenus en dehors de l’affaire des diamants : « Nous posions des questions à nos interlocuteurs à l’Élysée, Wahl, Sérisé, Riolacci, mais ils ne nous répondaient pas. Un jour, comme nous insistions, Wahl nous dit seulement : « Ce n’est rien. » Si Mitterrand s’était accroché avec le ­directeur du Monde, il aurait organisé une réunion pour en étudier les conséquences. Avec Giscard, rien. […] »

Et on ne voit pas comment cette affaire aurait pu ne pas influer sur la campagne électorale, et donc sur l’issue du scrutin. Un cercle vicieux semble s’être mis en place : la propension monarchique de Giscard, son management compartimenté de l’équipe élyséenne, son indifférence au sort de ses collaborateurs et partisans, son « économisme » qu’encouragent ses grandes discussions en tête-à-tête avec Raymond Barre expliquent pour une part la mauvaise gestion de l’affaire des diamants qui, elle-même, n’a fait qu’aggraver l’isolement du président. » Flammarion

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