12/09/2011 à 14h:22 Par Tshitenge Lubabu M. K.
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La romancière décortique les amours à la sauce internet. La romancière décortique les amours à la sauce internet. © Alexis Duclos/Sipa

La romancière suisso-gabonaise Bessora signe un roman jubilatoire sur les relations amoureuses, à cheval entre le XIXe et le XXIe siècle.

Elle s’appelle Roxane. D’aussi loin qu’elle se souvienne, sa mère ne lui a jamais dit avec exactitude le nom de l’auteur de ses jours. Sidney Poitier ? Jean Rochefort ? Charles Bronson ? Les trois à la fois ? Allez savoir ! Toujours est-il que Roxane n’est pas quelqu’un d’ordinaire. Déjà, sa peau « thé au lait » détonne dans le paysage français. Ensuite, elle a les yeux en amande, « un cul d’Africaine, des jambes de Teutonne, des seins de gamine ». Avec, en plus, un gros nez disproportionné. Un physique qui la rapproche plus de la transsexuelle « toute de pièces rapportées » que de la femme « normale ».

Dans la vie, elle est actrice. Une actrice frustrée dont la carrière ne décolle pas : on ne la retient jamais dans les castings. Pour survivre, elle accepte le service minimum et se contente d’être « une saltimbanque par intermittence » qui fait « de la pub à la radio pour le Tiercé et le Quinté + » et « de la figuration dans des réclames pour le Crédit agricole, pour des baumes dépigmentants, des shampooings ès cheveux frisés ».

Mais voilà que l’actrice de seconde zone, qui aurait dû se prénommer Cyrano, comme le souhaitait sa mère, rencontre sur son chemin un beau blond affublé d’un nom à particule, Christian Belhomme de Franqueville. Et en tombe raide amoureuse. La nuit du corps à corps, elle se donne à fond. Elle croit avoir rencontré l’amour de sa vie. Mais Christian est-il amoureux ? Ou bien se contente-t-il de vivre l’instant où les sens fusionnent dans un dialogue torride ?

Quelques jours après les moments inou­bliables passés auprès de l’amant blond, la jeune femme reçoit un courrier électronique : Belhomme de Franqueville lui annonce qu’il n’a pas ressenti d’amour pour elle. Il propose une simple amitié. Roxane se sent trahie. Afin de se venger, elle crée sur la toile un personnage virtuel, Cyr@no. Christian tombe dans le piège…

Solitude

Avec Cyr@no, Bessora signe le huitième roman d’une carrière littéraire commencée en 1999 avec 53 cm. Cette fois, elle s’est inspirée de Cyrano de Bergerac, pièce écrite en 1897 par Edmond Rostand (1868-1918). La romancière avoue son faible pour cette comédie en vers et en cinq actes, même si elle l’« ennuie à cause des bavardages ». Au-delà de l’intérêt pour le texte de Rostand, « revu et corrigé », Bessora pose le problème des relations humaines à l’heure des « réseaux sociaux », sur lesquels, minés par leur solitude, les hommes et les femmes fondent aujourd’hui bien des espoirs.

Ce qui les contraint à avancer masqués, à se mettre en scène couverts d’oripeaux créés de toutes pièces en vue d’assouvir leurs désirs. Écartelés entre un individualisme exacerbé et le besoin, plus que vital, d’échapper à la solitude, ils recourent à tous les artifices pour ajouter un nouveau trophée à leur tableau de chasse. Car il s’agit bien de chasse ! Une chasse qui, en fin de compte, s’avère illusoire.

Roxane, la narratrice, l’exprime bien lorsqu’elle dit : « Je n’ai pas mieux réussi qu’elle [sa mère] à me faire aimer des gens qui ne nous aiment pas. Et ceux qui nous aiment, on ne les voit pas. Ils ne nous intéressent pas, ceux qui nous aiment. » Aimer et être aimé, éternelle question… 

Précarité

Les personnages de Cyr@no sont des gens ordinaires confrontés aux problèmes de notre monde. Roxane, flanquée de son double virtuel, est en proie à la précarité sociale. Tout comme Christian, informaticien au chômage, partagé entre une vie de couple qui part à vau-l’eau et de nombreuses conquêtes sur la Toile.

Ça leur évoque la dilution des cultures; ils préfèrent le choc des civilisations.

Née d’un père gabonais et d’une mère suisse, Bessora aborde aussi le thème de ces identités plurielles qui suscitent si souvent l’intolérance. Roxane évoque ainsi sa mère, ancienne actrice : « Elle vit le jour au lendemain de la Libération. Je crains que son père n’ait été qu’un tirailleur sénégalais de passage […]. Dès la naissance, ma mère n’a pas eu le type européen. Mais elle n’avait pas le type africain non plus. Mauvais pour les castings. Ça leur évoque la dilution des cultures ; ils préfèrent le choc des civilisations. Alors ma mère a monté sa propre compagnie de théâtre. » Démultiplication et dédoublement des personnages, identités multiples, soif d’amour, jeu du chat et de la souris, Bessora en conclut qu’« il n’y a pas de personne finie ». Nous sommes donc des insatisfaits. Pour l’éternité. Reste, heureusement, la littérature : l’auteure a écrit ce roman avec jubilation, créant des mots déroutants, trempant sa plume dans la langue du XVIIe siècle, nous entraînant telle une enfant espiègle et malicieuse dans des dédales de sensualité. Dans Cyr@no, la pudibonderie est laissée au vestiaire… 

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