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26/08/2011 à 13:15
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La question identitaire des immigrés africains de New-York est au coeur du roman de Mengestu. La question identitaire des immigrés africains de New-York est au coeur du roman de Mengestu. © Richard B. Levine/Newscom/SIPA

Avant la rentrée littéraire, J.A. vous propose chaque semaine, en exclusivité, l’extrait d’un ouvrage. Quatrième livraison avec le dernier roman de Dinaw Mengestu.

Dans Ce qu’on peut lire dans l’air, son second roman, l’écrivain américain d’origine éthiopienne raconte la lente désagrégation de deux couples. Celui d’un réfugié éthiopien rejoint par sa femme aux États-Unis, et celui de leur fils, jeune professeur d’anglais rêveur qui cherche, par l’usage de la fiction, à redonner corps à la réalité. Le livre oppose ainsi deux époques, l’une où l’on ne se quittait pas même quand les coups pleuvaient, et l’autre où l’on se quitte même lorsque l’amour n’est pas tout à fait mort. Subtil, le livre évite la caricature et donne une image pertinente de la vie des immigrés en Amérique.

« Tu n’as aucune idée de qui tu es, hein, Jonas ? »

Ce n’était pas la violente attaque frontale que j’avais attendue. À la place, Angela tentait de calmer la frustration et la déception que je lui causais en nommant leurs origines. Si je ne savais pas vraiment qui j’étais, on ne pouvait guère me tenir responsable de ne pas affronter la vie en face, comme elle l’aurait espéré. Si, derrière la façade, il n’y avait personne à accuser, j’étais innocent.

Peut-être aurions-nous pu parvenir à une sorte d’accord si je m’étais défendu sur le coup. J’aurais peut-être pu expliquer à Angela que son affirmation était en partie correcte, en fait, mais pas dans le sens qu’elle présumait. Si je ne savais pas trop qui j’étais, ce qui était possible, c’était seulement parce qu’il y avait très longtemps que je m’appliquais à paraître n’être presque rien – pas anonyme ni invisible, juste assez insignifiant pour me fondre dans le paysage et me faire rapidement oublier. Ça avait commencé avec mon père dont, depuis toujours, j’espérais ne pas me faire remarquer. C’est avec lui que j’avais d’abord appris l’art d’occuper une pièce sans déranger. Quand il revenait du travail, je m’asseyais à divers endroits du salon – au milieu du canapé, par terre ou à côté de la table basse – pour voir comment il réagissait à ma présence. À plusieurs reprises, je m’approchai trop et fus prié de ne pas me coller dans ses jambes, d’autres fois j’eus droit soit à un grognement soit à un interrogatoire sur ce que j’avais appris en classe ce jour-là. Un soir, finalement, il rentra à la maison et ne fit pas du tout attention à moi. J’avais volontairement éteint la lampe à côté de moi et m’étais assis au bout du divan, les genoux repliés contre le buste, et je compris alors qu’il suffisait, pour l’éviter, que je me fonde dans le décor. Je n’avais jamais oublié cette découverte, de sorte que j’avais fini par considérer mon opacité comme essentielle à ma survie. Rien de mal ne peut vous arriver si on ne vous voit pas. C’était ma philosophie à l’époque.

Il est néanmoins difficile de se défaire d’instincts acquis, et donc je ne me défendis pas sérieusement face à Angela. Je lançai juste une réplique sournoise, hostile.

« Je suis désolé que tu aies cette impression. Ce doit être très dur pour toi. »

Par la suite, savoir qui j’étais vraiment devint un perpétuel sujet de discussion entre nous.

« Tu es un étranger en situation irrégulière, Jonas ? Si c’est ça, tu peux me le dire, tu sais. N’oublie pas que j’adore les réfugiés. »

On était dans un taxi sur First Avenue et on roulait vers le nord pour aller assister à une fête de Noël organisée par sa boîte quand elle me dit ça. Notre chauffeur était originaire de Gambie – Angela le lui avait demandé, histoire d’engager la conversation. Elle avait collé la tête contre la vitre de séparation pour lui lancer : « Pardon, monsieur, vous êtes de quel pays ? » Elle avait souvent affirmé détester que les gens posent cette question aux chauffeurs de taxi. Ils en avaient bruyamment discuté, Bill et elle, un jour, dans la salle de conférences du centre, peu avant qu’elle ne s’en aille pour entamer sa carrière d’avocate.

« Fiche-leur la paix, avait-elle déclaré. Pourquoi seraient-ils obligés de raconter d’où ils viennent ou pourquoi ils ont quitté leur pays ? Pour qu’on leur file un dollar de pourboire en plus ? Personne ne demande au vieux chauffeur noir d’où il est ni ce qu’il a vécu, parce que les gens trouveraient ça grossier et dingue. Sauf s’il a un accent. Là, tout est permis. Là, c’est “dites-nous pourquoi vous êtes venu ici et combien ce doit être dur !” »

Elle détestait ça, mais, comme la plupart d’entre nous, il lui arrivait de céder à la curiosité et elle ne pouvait s’empêcher de s’interroger sur des trucs surprenants. J’ai souvent pensé qu’elle posait cette question à tous les chauffeurs de taxi lorsqu’elle était seule.

« Mon mari est africain aussi », ajouta-t-elle.

À ce stade, j’espérais encore une tentative d’humour, une remarque du style : « Mon mari aussi est africain. Vous vous connaissez peut-être. »

Le chauffeur de taxi, qui avait déjà pratiqué ce jeu-là, eut le bon sens de feindre un véritable intérêt en demandant :

« Ah bon, il vient d’où ?

– On ne sait pas trop. De quelque part sur la côte Est. Il n’aime pas en parler. » C’est à ce moment-là qu’elle reporta son attention sur moi et me décocha une flèche classique, un brin moqueuse, à laquelle, en toute autre circonstance ou presque, j’aurais répondu facilement, sur un ton enjoué. C’était notre façon d’éviter de dire le fond de notre pensée, statu quo que j’avais volontiers respecté jusque-là.

« Alors, Jonas, c’est quoi ? Étranger en situation irrégulière ou pas ?

– Désolé. Né et élevé ici. »

Angela garda le silence l’espace de cinq puis de dix rues. Nous étions presque arrivés à la soirée quand, les yeux fixés droit devant elle sur ce qui aurait pu être son reflet, elle me dit dans un quasi-murmure :

« Alors pourquoi tu ne le montres pas ?

– Et comment on le montre alors ?

– Parler, ça aiderait.

– Je n’arrête pas de parler.

– Pas de choses importantes. Tu rentres du boulot et tu restes tellement silencieux que des fois je me dis que, si ça se trouve, tu ne parles pas du tout anglais.

– J’ai un diplôme d’anglais.

– C’est ce que tu dis, mais comment puis-je le savoir si tu ne le montres pas ! »

Plus tard, pendant cette fête de Noël organisée par sa boîte, après trois verres de vin et une centaine de mots environ à mon actif – chiffre impressionnant –, Angela se mit à me présenter comme son mari qui venait d’arriver de…

« Il a débarqué de Sierra Leone, il y a quelques mois. Il est encore traumatisé par la guerre, c’est pour ça qu’il ne parle pas beaucoup. »

Je l’attirai à l’écart pour lui dire que ce n’était pas drôle.

Elle me pria de l’excuser et déclara qu’elle ne recommencerait pas. Lorsqu’on nous présenta à une nouvelle personne, Angela déclara :

« Jonas, mon mari. Il n’en a pas l’air, mais il est du Japon. »

Elle seule goûta la plaisanterie. Quand on regagna l’appartement, tous deux ivres après avoir passé des heures debout côte à côte sans quasiment nous être adressé la parole, Angela essaya de m’expliquer ses intentions.

« Je te vois planté là souriant et acquiesçant à tout ce que les gens disent et au début, je pense “Peut-être qu’il ne comprend pas ce qu’ils racontent. Peut-être qu’il devient sourd et que je devrais demander à quelqu’un de le traiter de sale type pour voir s’il réagit”, mais après je te vois rire, ou faire semblant de rire, d’une blague parmi les plus stupides que j’aie jamais entendues, et je pense “Non, il n’est pas sourd, il s’en fiche, c’est tout. Il n’est pas vraiment ici à écouter quoi que ce soit ou qui que ce soit, il est ailleurs.” J’arrive à la conclusion que tu es un étranger, ni en situation régulière ni en situation irrégulière, mais un authentique étranger qui a décidé que, dans la vie, le meilleur moyen de se démerder c’était de ne rien dire ni faire qui risquerait de griller sa couverture. »

J’aurais aimé lui dire que je n’étais pas d’accord avec elle, mais j’aurais eu du mal. Je cherchais la paix partout où j’étais et c’était souvent grâce à mon silence que je la trouvais. Angela, en revanche, donnait presque l’impression de s’épanouir quand elle avait la possibilité d’exprimer un avis contraire, et ses huit mots préférés étaient : « Je ne pense pas que ce soit vrai. »

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