09/08/2011 à 15h:19 Par Cherif Ouazani
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Funérailles d'Abdel Fatah Younès le 29 juillet à Benghazi. Funérailles d'Abdel Fatah Younès le 29 juillet à Benghazi. © Gianluigi Guercia/AFP

L’assassinat du général Younès, ancien proche de Kaddafi devenu chef d’état-major de la rébellion, a révélé l’ampleur des tensions qui minent le Conseil national de transition, et contribué à la dissolution de son "bureau exécutif", l'équivalent du gouvernement. Voyage à l'intérieur d'une rébellion en plein désarroi.

Le mystérieux assassinat du général Abdel Fatah Younès, chef d’état-major de l’insurrection libyenne, a plongé le Conseil national de transition (CNT) dans le désarroi. L’organe politique de la rébellion soupçonnait Younès d’avoir noué des contacts avec le clan Kaddafi et l’avait convoqué pour interrogatoire ainsi que deux de ses compagnons, le colonel Mohamed Khamis et le commandant Nasser Madhour. Le 28 juillet, les trois hommes ont été exécutés à l’entrée de Benghazi par des membres de l’escorte venus les « accueillir » et qui étaient pourtant munis d’un mandat officiel signé d’Ali al-Issaoui, responsable des relations extérieures du CNT… Les cadavres criblés de balles ont été partiellement brûlés par leurs bourreaux. Le jour même, Mustapha Abdeljalil, le président du CNT, a annoncé l’arrestation du chef du commando, sans citer son nom ni indiquer le mobile du crime… tout en promettant une enquête.

Solides inimitiés

Le flou qui entoure ce triple assassinat révèle au grand jour les profondes divergences qui minent la rébellion, et a certainement conduit Moustapha Abdeljalil, le président du CNT, à limoger son "bureau executif", l'équivalent du gouvernement, lundi 8 août. Influente composante du Conseil national de transition, la Coalition du 17 février, qui regroupe les principales factions à l’origine de la révolte contre Mouammar Kaddafi, réclamait le renvoi d’Ali al-Issaoui ainsi que de deux autres responsables du CNT : Jalal al-Digheily, chargé de la Défense, et Fauzi Aboukatif, son adjoint. Apprenant que Younès devait être auditionné, ces deux derniers avaient opportunément quitté Benghazi, invoquant une vague mission à l’étranger.

Autant de factions, autant de divisions

Organe politique de l’insurrection, le Conseil national de transition (CNT) a été créé le 27 février, dix jours après les premières manifestations contre Kaddafi en Cyrénaïque. Pour des raisons de sécurité, seuls treize de ses trente et un membres, qui représentent les principales villes du pays, ont dévoilé leur identité. Plus de la moitié sont donc inconnus de l’opinion. Deux facteurs ajoutent au malaise qui entoure le CNT. Le premier tient à sa composition hétéroclite, allant des militants des droits de l’homme (exilés à Londres) aux monarchistes Senoussi (basés à Genève), en passant par les islamistes du Front national pour la sauvegarde de la Libye (installés à Riyad). Le second tient au fait que les postes clés sont détenus par des personnalités issues du régime de Kaddafi, parmi lesquelles figurait le général Younès.

Ancien compagnon de lutte du « Guide », ex-ministre de l’Intérieur et fondateur des corps d’élite affectés à la sécurité de la Jamahiriya, Abdel Fatah Younès avait rejoint très tôt les révoltés de Cyrénaïque, région d’où il était originaire (il appartenait à la tribu des Obeidi de Tobrouk). Son passé d’ancien chef de l’appareil répressif lui avait valu de solides inimitiés parmi les rebelles, toutes tendances confondues : islamistes, monarchistes, laïcs ou nationalistes panarabes. De son côté, Kaddafi avait promis 4 millions de dollars à qui lui ramènerait la tête du « félon », une mise à prix nettement supérieure à celle (500 000 dollars) qui pesait sur la tête de Mustapha Abdeljalil, son ancien ministre de la Justice.

Pourtant, l’hypothèse que Tripoli ait trempé dans cet assassinat ne résiste pas à l’analyse. Quatre mois de bombardements de l’Otan et les opérations de harcèlement conduites par les rebelles en zones urbaines ont sérieusement entamé les capacités opérationnelles de l’armée loyaliste. Les rumeurs faisant état de milices et de cellules dormantes pro-Kaddafi à Benghazi ont fait long feu, et les accrochages armés qui ponctuent désormais les nuits de la capitale de la Cyrénaïque confirment l’ampleur des tensions qui opposent les différentes composantes du CNT. Hétéroclites et idéologiquement divisées, elles se disputent le leadership.

Hétéroclites et idéologiquement divisées, les différentes composantes du CNT se disputent le leadership.

La liquidation du général aurait donc été programmée depuis Benghazi. Si la liste des commanditaires potentiels est longue, le mobile, lui, coule de source. Il s’agit ni plus ni moins de prendre le contrôle de la branche armée de la rébellion. Ce n’est pas un hasard si ce sujet est à l’ordre du jour au sein du CNT. Au lendemain de l’enterrement du général et de ses compagnons, en effet, Abdeljalil a appelé toutes les brigades autonomes à fusionner avec l’armée nationale. Une proposition que rejette Abdelhakim al-Hasadi, l’un des dirigeants du Groupe islamique combattant en Libye (Gicl), une organisation djihadiste ayant fait allégeance à Al-Qaïda en septembre 2006. Ce vétéran des guerres d’Afghanistan et d’Irak avait été arrêté par la CIA en 2008 dans la région de Quetta, au Pakistan. Livré par les Américains à Kaddafi, il a été incarcéré au bagne d’Abou Salim et torturé par les services du général Younès, à l’époque où ce dernier était ministre de l’Intérieur du « Guide ».

"Fuir ou mourir"

Un autre islamiste, Ali Sallabi, figure parmi les suspects possibles. Cet influent théologien de Cyrénaïque proche du courant salafiste a confirmé au New York Times qu’il avait bien été en contact avec Seif el-Islam Kaddafi, fils du numéro un libyen et porte-parole de la « famille ». Il a en revanche démenti l’existence d’une entente. Le 3 août, dans les mêmes colonnes, Seif avait affirmé que le régime de Tripoli avait conclu un accord avec les islamistes sur le dos « des laïcs de Benghazi, qui n’ont plus que deux options : fuir ou mourir ». Le deal en question ? Une courte transition dirigée par Mouammar Kaddafi avant l’instauration d’un État islamique. « C’est une question de jours, avait annoncé Seif el-Islam. Le plan doit être mis en œuvre avant la fin du ramadan. » Et si, malgré les dénégations de Sallabi, la liquidation du général Younès constituait la première étape de ce plan ?

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Libye

Droits de l'homme en Afrique : progrès incertains au Nord, attentes pour le Sud

Droits de l'homme en Afrique : progrès incertains au Nord, attentes pour le Sud

Amnesty International a rendu public, jeudi 24 mai, son rapport annuel sur l’état des droits de l’homme dans le monde. En ce qui concerne le continent africain, l’année 2011 a été inco[...]

Libye : la Tunisie va extrader l'ancien Premier ministre de Kaddafi, Baghdadi Mahmoudi, vers Tripoli

Le président tunisien, Moncef Marzouki, a donné son accord pour extrader dans les "jours ou semaines" à venir l'ancien Premier ministre libyen de Mouammar Kaddafi, Baghdadi Mahmoudi, vers la Libye.[...]

Libye : Paris ouvre une enquête sur la firme française Amesys pour complicité d'actes de torture

La société d’ingénierie française Amesys est visée par une information judiciaire, lancée par le parquet de Paris, pour complicité d’actes de torture en Libye. Une[...]

Libye : l'ex-chef du renseignement Abdallah Senoussi inculpé en Mauritanie

Le chef des renseignements libyens du régime Kaddafi, Abdallah Senoussi, a été inculpé et incarcéré dans la capitale mauritanienne, dans la nuit du 20 au 21 mai, selon une source[...]

Hollande et l'Afrique : changement de diplomatie, au profit de qui ?

Les chefs d'État accueillent diversement l'alternance française. Si le Nigérien Mahamadou Issoufou et le Guinéen Alpha Condé sont tout sourire, leurs homologues d'Afrique centrale se[...]

Libye : Abdelbaset al-Megrahi, auteur de l'attentat de Lockerbie, est décédé

Le Libyen Abdelbaset al-Megrahi, seul à avoir été jugé coupable de l'attentat de Lockerbie, perpétré en Ecosse, en 1988, est décédé dimanche 20 mai. Condamné[...]

Cinéma : Sacha Baron Cohen, général foutraque

Dans le film "The Dictator", qui sort le 20 juin en France, l'acteur déjanté, Sacha Baron Cohen, parodie Kaddafi. Hilarant pour ses fans, malvenu pour ses détracteurs...[...]

Libye : Benghazi, le berceau de la révolution, élit son conseil local

Les habitants de Benghazi, ville de l'Est libyen qui a été le foyer de la révolte contre le régime de Mouammar Kadhafi, votaient samedi pour élire leur conseil local.[...]

Libye : sept morts dans une ville près de la frontière avec l'Algérie et la Tunisie

Des affrontements ont fait sept morts à Ghadamès, ville libyenne proche de la frontière avec l'Algérie et la Tunisie. Il s’agirait d’un accrochage entre membre d’une tribu locale et[...]

Libye : quand les Toubous se réveillent

Marginalisés sous Kaddafi, les Toubous ont pris une part active dans la révolution libyenne. Cette population noire caresse le rêve de s'affranchir de sa condition misérable. Mais les tensions avec les[...]

Voir tous les dossiers