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02/08/2011 à 12:54
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L'Équation africaine de Yasmina Khadra sera en librairie le 22 août. L'Équation africaine de Yasmina Khadra sera en librairie le 22 août. © AFP

Avant la rentrée littéraire, J.A. vous propose chaque semaine, en avant-première, un extrait d’ouvrage à paraître. Première livraison. Dans "L'Équation africaine", l'écrivain algérien Yasmina Khadra raconte le quotidien d'Occidentaux pris en otages au large des côtes somaliennes. Il décrit les privations, la perte de l'estime de soi, le découragement lorsque la mort rôde et la folie menace. Mais aussi l'incompréhension, la rage et la haine qui envahissent Kurt, le narrateur, un médecin de Francfort, notamment losqu'il est amené à partager le destin de réfugiés du Darfour, comme dans l'extrait qui suit. Mais quand lui voit dans l'Afrique la patrie du malheur, Bruno, un autre otage, y décèle une terre de générosité.

Bruno me rejoint sur la crête. Tous les deux, nous observons les ombres faméliques qui s’agitent dans le lit de la rivière, les unes cherchant un coin où dormir, les autres s’affairant autour de leurs proches esquintés par la marche. Je ne vois que des débris humains charriant dans leur sillage l’ironie du sort qui les a épargnés et portant à bras-le-corps une étrange conviction qui ne ressemble ni à leurs prières ni à un destin et qui semble les brancher à la vie comme à une prise de faible voltage. Curieux avatars, quelle vocation prêter à leur martyre ? J’essaie de trouver un sens à leur survivance et n’en trouve pas un seul. Ces gens ne possèdent rien ; ils sont au bout du rouleau, leurs lendemains ressemblent à des champs de mines et pourtant, par je ne sais quel triste phénomène, ils se cramponnent à n’importe quoi pour tenir le coup. Où vont-ils puiser la force de s’accrocher, la foi de croire au jour qui se lève aussi pauvre et misérable qu’eux ? Ils savent que ce qu’ils ont subi la veille les attend de pied ferme le lendemain, que le cycle de leurs peines tourne en boucle, que là où les hommes sévissent les dieux s’abstiennent d’intervenir ; ils savent tant de choses et font comme si de rien n’était, refusant le fait accompli et cherchant par-delà le Bien et le Mal une illusion à laquelle s’agripper, et qu’importe si elle est de cendre ou de fumée.

– C’est l’Afrique, monsieur Krausmann, me dit Bruno comme s’il lisait dans mes pensées.

– Ça n’explique pas un tel entêtement.

– C’est là que vous vous trompez, mon ami. Ces gens veulent vivre.

– Allons donc, vivre de quoi ?

– Là n’est pas la question. Ils veulent vivre, c’est tout ; vivre jusqu’au bout… Ça fait des décennies que je bourlingue à travers ce continent. Je connais ses vices, ses débâcles, ses brutalités, mais rien n’altère son désir de vivre. J’ai vu des gens qui n’avaient que la peau sur les os, et d’autres qui avaient perdu le goût de la nourriture, et d’autres jetés en pâture aux chiens et aux vauriens, pas un n’était prêt à céder. Ils meurent la nuit, et au matin ils ressuscitent, nullement dissuadés par la galère qui les guette.

– Et vous trouvez ça fabuleux ?

– Ça crève les yeux, non ?

– Étrange, je ne vois qu’une tragédie innommable et rien du crédit que vous lui accordez.

– L’Afrique ne se voit pas, monsieur Krausmann, elle se sent.

– C’est vrai qu’elle sent très fort…

Je l’ai vexé. Avec sa susceptibilité à fleur de peau, Bruno considère tout désaccord comme une déclaration de guerre, d’où sa promptitude à prendre ma réplique au premier degré. Mais je n’ai pas l’intention de rectifier le tir. Je suis persuadé qu’il sait à quoi je fais allusion. L’Afrique sent très fort. Son air est pollué par les miasmes des charniers, le remugle des cachots et l’odeur des carnages. C’est une évidence qu’il ne peut pas nier ou contester, car ce n’est pas en se détournant de l’horreur que l’on a des chances de l’éradiquer. Bruno doit admettre que ses certitudes ne sont pas des vérités, que ses prismes sont pipés. C’est précisément ce que je déplore chez lui : ce strabisme béat qui déforme son rapport aux choses africaines et qui confère aux supplices une vertu et aux platitudes un relief. Nous nous sommes souvent disputés là-dessus. Avant, je jetais l’éponge, lassé de devoir ramener le débat à sa stricte configuration tandis que Bruno exagérait ses contours et lui taillait des portes dérobées, allant jusqu’à trouver du panache à la décrépitude. Mais ce n’est plus le cas, désormais. Les centaures qu’il magnifiait pendant que nous croupissions dans la geôle de Gerima sont là, sous nos yeux, et je ne vois rien des mythes qu’ils sont censés incarner.

– Vous me décevez, monsieur Krausmann.

– Il ne s’agit pas de moi, mais de l’Afrique.

– Vous ne savez rien de l’Afrique.

– Laquelle ? Celle qu’on voit ou bien celle qu’on sent ? Concrètement, lui dis-je en le regardant dans les yeux, qu’est-ce qui vous fascine là-dedans ?

– Exactement ce qui vient de vous frapper à l’instant : la soif de vivre. L’Africain sait que sa vie est son bien le plus précieux. Le chagrin, les joies, la maladie ne sont que pédagogie. L’Africain prend les choses comme elles viennent sans leur accorder plus d’opportunité qu’elles ne le méritent. Et s’il est convaincu que les miracles existent, il ne les exige pas pour autant. Il s’auto-suffit, vous comprenez ? Sa sagesse amortit ses déconvenues.

– Vous avez dit sagesse ?

– Vous avez très bien entendu, monsieur Krausmann, martèle le Français de plus en plus en colère. C’est un être splendide, l’Africain. Qu’il soit assis sur le seuil de sa case, ou sous un caroubier, ou sur la berge d’une rivière infestée de crocodiles, il est d’abord en lui. Son cœur est son royaume. Personne au monde ne sait mieux que lui partager et pardonner. Si je devais mettre un visage sur la générosité, ce serait le visage d’un Africain. Si je devais mettre un éclat sur la fraternité, il aurait celui d’un rire africain.

– Et si vous deviez mettre un visage sur la fatalité ?… Arrêtez, Bruno. De quel royaume parlez-vous ? Et de quelle fraternité ? Seriez-vous aveugle ou daltonien ? Il ne suffit pas d’élever la misère au rang de la prophétie pour faire des damnés de la terre des Justes. Vous radotez, Bruno. Je ne connais pas mieux que vous l’Afrique, mais ce que je constate de visu est sans appel. Et je ne vois rien de ce que vous voulez me montrer… C’est par la protestation que l’on se réclame de l’espoir. Et ces gens ne protestent pas. Ils fuient quand il est question de résister. Ils ramassent en catastrophe leurs gosses et leurs balluchons et déguerpissent à l’aveuglette. La plus innocente tornade qui se déclare au loin les fait paniquer… Vous voulez que je vous dise ? Ces gens ne vivent pas, ils existent, et c’est tout.

– Vous avez tout faux, monsieur Krausmann. Ici, lorsque la vie perd du sens, elle garde intacte sa substance, à savoir cette opiniâtreté inflexible qu’ont les Africains de ne jamais renoncer à la moindre minute du temps que la nature leur accorde.

– Même un griot rirait de votre oracle, Bruno. Et savez-vous pourquoi ? Parce qu’il n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Lorsqu’on crève de faim, on se moque des éloges et des oraisons car rien aux yeux du jeûneur ne vaut l’illusion d’un repas.

– Nous ne regardons pas du même côté.

– Si… sauf que là où vous brossez un conte de fées, je vois un désastre.

– L’Afrique n’est pas que l’addition des famines, des guerres et des épidémies. 

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