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01/08/2011 à 10:25
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Léopold Sédar Senghor. Léopold Sédar Senghor. © AFP

Capturé par les Allemands, le soldat Léopold Sédar Senghor est transféré de camp en camp, en France, de 1940 à 1942. Après sa libération, il raconte son quotidien dans un document resté longtemps inconnu et qui n’avait jamais été publié dans son intégralité. Exclusif.

« Paris, le 27 juin 1942. J’ai l’honneur de vous transmettre un compte rendu de captivité qui m’a été remis par un prisonnier indigène récemment libéré. Ce prisonnier sénégalais est professeur agrégé dans un lycée de Paris. P.O. Le chef du bureau de l’inspection des camps : Docteur Bonnaud. » C’est ainsi qu’est présenté un document confidentiel de 7 pages, dactylographié et conservé aux Archives nationales, à Paris. Ce document a été redécouvert en juin 2010 par un historien allemand, Raffael Scheck, alors qu’il effectuait des recherches sur les conditions de détention des soldats issus des colonies, en France, pendant la Seconde Guerre mondiale. Très vite, cet universitaire s’est dit qu’il tenait là une pépite. De celles dont rêve tout chercheur. Combien y avait-il de professeurs sénégalais agrégés dans l’Hexagone, à l’époque ? Un seul : Léopold Sédar Senghor, qui avait réussi l’agrégation de grammaire lors de sa seconde tentative, en 1935, à l’âge de 29 ans.

« Je croyais que les biographes connaissaient ce document, raconte Raffael Scheck. J’ai commencé à lire tout ce que je pouvais sur le sujet, à faire des vérifications et des recoupements. Tout le monde m’a confirmé que ce texte était inconnu. » Le témoignage, non signé, rédigé dans un français sans fioritures mais rigoureux tant au niveau de la syntaxe que de l’orthographe, s’insère plutôt bien dans ce que les biographes savaient déjà de la vie de Senghor pendant la guerre. Fantassin de deuxième classe affecté au 31e régiment d’infanterie coloniale, membre d’un peloton de sous-officiers, capturé par les Allemands en juin 1940 à la Charité-sur-Loire 1, il fut transféré de camp en camp – à Romilly, Troyes, Amiens… – en zone occupée, expédié au Frontstalag 230 de Poitiers, puis au Frontstalag 221 de Saint-Médard, près de Bordeaux, avant d’être libéré pour cause de maladie durant l’année 1942.

Les prisonniers coloniaux en France

Le document exhumé fait partie des archives du Service diplomatique des prisonniers de guerre (SDPG), qui traitait de toutes les questions relatives aux soldats de l’armée française placés en détention, en Allemagne comme en France. Mis en place par le gouvernement de Vichy, le SDPG est plus connu sous l’intitulé Mission Scapini, du nom du député de droite qui la dirigeait. Qu’un compte rendu de captivité ait été demandé en 1942 à Senghor, un soldat instruit et cultivé, ne doit pas surprendre : le 17 avril de cette année-là, le général Henri Giraud s’évade de la forteresse de Königstein, suscitant la fureur de Hitler qui décide alors de mettre fin aux inspections de camps de prisonniers par les Français ou la Croix-Rouge… S’adresser à ceux qui viennent d’être libérés devient le seul moyen d’en savoir plus sur ce qui s’y passe.

Et de fait, ce témoignage de Senghor donne un aperçu très juste, presque clinique, des conditions de vie des prisonniers coloniaux en France. Dès les premières lignes, le lecteur sait à quoi s’en tenir. « C’est le régime du rutabaga 2 et du bâton », écrit Senghor. Et plusieurs fois, il revient sur l’obsédante question de la nourriture. Pis que le froid, l’humidité, la boue, le travail, « le plus démoralisant est la faim ». Par comparaison, la violence physique qui fait parfois irruption pour un rien semble presque moins cruelle. « […] Le camp est commandé par le capitaine Hahn. C’est un officier très dur (prussien ?). […] Il fait tirer sur un Sénégalais qui « chipe » des pommes de terre, et celui-ci est tué », raconte froidement Senghor avant de résumer, plus loin : « C’est le règne de l’arbitraire. »

En dépit de ces conditions de vie difficiles, la situation des prisonniers n’est pas de l’ordre de l’invivable. « Les camps coloniaux étaient administrés par des Allemands, explique Raffael Scheck. Mais la majorité des prisonniers étaient éparpillés dans des Kommandos de travail, parfois à 100 km du camp, où ils étaient en contact avec des civils français. Les gardiens se sont comportés de manière assez conciliante avec les soldats : ils sont devenus assez humains et des amitiés ont existé en dépit des barrières linguistiques. » Le texte de Senghor confirme en partie cette analyse : « Vraiment, pendant l’été 1941, nous mangeons assez bien pour des prisonniers. Et les tirailleurs sénégalais dans les Kommandos mangent encore mieux. Il est vrai que ceux-ci mangent à la table du fermier, et que presque chacun d’eux a une marraine qui le gâte dans la mesure du possible. Les Françaises, par leur générosité désintéressée et leur courage, ont été les meilleures propagandistes de la France. » Le futur président du Sénégal fait là allusion aux marraines de guerre qui pouvaient « adopter » un soldat colonial, lui écrire, lui envoyer des colis, voire lui rendre visite à l’hôpital, ce qui déboucha parfois sur de belles histoires d’amour…

Les lecteurs contemporains du témoignage de Senghor seront sans doute frappés par ce qu’il écrit des relations, difficiles, entre les soldats issus des différentes colonies. « Solidarité assez étroite entre ceux des différentes colonies : Antillais, Malgaches, Indochinois, Sénégalais. Seuls les Arabes sèment des germes de discorde (les Marocains exceptés). Ils cherchent à s’emparer des meilleures places (secrétariat, cuisine, bonnes corvées, etc.). Pour cela, ils dénigrent les autres, en particulier les intellectuels noirs, qu’ils présentent comme des francophiles et des germanophobes. »

Les différences culturelles et le racisme expliquent évidemment en partie cette situation. Mais, pour Scheck, ces différends viennent aussi du fait que « les mouvements nationalistes hostiles à la puissance coloniale étaient plus forts avant la guerre en Afrique du Nord qu’en Afrique-Occidentale française (AOF), même si la grande majorité des Maghrébins a éprouvé une forte solidarité avec la France en 1939 ». Senghor n’exprime pas autre chose quand il raconte cette anecdote, après la libération surprise de 10 000 Arabes, en décembre 1941 : « Un Sénégalais demanda alors à un médecin : « Pourquoi faites-vous libérer les Arabes qui vous trahissent et non pas ceux qui vous sont restés fidèles ? » Il traduisait la pensée de tous. »

Propagande

En réalité, les Maghrébins étaient une cible privilégiée de la propagande allemande. « Les nazis considéraient les Africains du Nord comme membres de races supérieures aux subsahariens, explique Scheck. En outre, il existait une tradition pro-islamiste allemande datant de l’alliance avec l’empire turc durant la Première Guerre mondiale. Pour des raisons stratégiques, les prisonniers nord-africains étaient intéressants pour l’Allemagne nazie. Une fois libérés, ils pouvaient aider une présence militaire allemande en Afrique du Nord – bases aériennes et maritimes contre les Britanniques et les États-Unis – et, éventuellement, déclencher un djihad contre les Britanniques au Proche-Orient. » Senghor perçoit très bien cet intérêt des Allemands. Il écrit : « Les « intellectuels » arabes, je veux dire ceux qui avaient quelque instruction, étaient les meilleurs agents de l’Allemagne. Ils prêchaient leurs compatriotes et dénigraient la France devant les Allemands. » C’est plus tard, en décembre 1944, que le massacre du camp de Thiaroye (Sénégal) contribuera à modifier de manière radicale l’image de la « patrie des droits de l’homme » aux yeux des anciens combattants d’origine subsaharienne…

Selon toute vraisemblance, Senghor a rédigé ce compte rendu peu après sa libération – il avait simulé une maladie –, entre février et juin 1942. Si les informations qu’il donne éclairent les historiens sur les conditions de vie dans les Frontstalags, elles méritent aussi d’être analysées au regard de l’influence qu’une telle captivité a pu avoir sur un jeune intellectuel de 36 ans. Pour qui sait lire entre les lignes, ce témoignage contient les germes du Senghor à venir, le poète, l’homme politique.

 

1. Le lieu n'est pas certain, ce pourrait être Villabon ou Bourges, dans le Cher.

2. Légume consommé durant la Seconde Guerre mondiale, une période de pénurie.

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