25/07/2011 à 13h:10 Par Christophe Boisbouvier
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Le 5 juillet, Abdoulaye Wade met Idriss Déby Itno devant le fait accompli. Le 5 juillet, Abdoulaye Wade met Idriss Déby Itno devant le fait accompli. © Vincent Fournier/J.A.

La décision surprise du chef de l'État sénégalais, Abdoulaye Wade, de renvoyer l'ancien dictateur tchadien, Hissène Habré, dans son pays a pris tout le monde de court. Le courrier destiné au président Idriss Déby Itno a été envoyé seulement six jours avant l'arrivée du « colis », prévue le 11 juillet. Exclusif.

« Cette histoire est Habré-cadabrantesque ! » lâche un proche du président sénégalais qui cache son désarroi derrière un bon mot. Hissène Habré (69 ans), c’est le Scotch dont Abdoulaye Wade n’arrive pas à se débarrasser. Pourtant, le 5 juillet, quand il signe cette lettre à Idriss Déby Itno, le président sénégalais y croit. Quelques jours plus tôt, il a eu son homologue tchadien au téléphone. « Il l’a testé, confie un conseiller sénégalais. Il lui a demandé ce qu’il pensait d’un transfert de Habré au Tchad. Déby Itno lui a répondu qu’il n’était pas trop d’accord, car ça pourrait créer un précédent fâcheux pour tous les anciens présidents réfugiés ici et là, mais bon… »

Le 5, la lettre est frappée du cachet « SECRET ». Avant de l’envoyer, le chef de l’État associe à sa décision, lors d’une réunion au palais, plusieurs de ses ministres, dont celui des Affaires étrangères, Madické Niang, qui a été l’avocat de l’ex-dictateur tchadien. Il y a du monde autour de la table. Abdoulaye Wade espère-t-il, pour autant, que la lettre restera secrète jusqu’au jour du transfert, le lundi 11, et que le « fardeau » – comme il dit en privé – arrivera incognito à N’Djamena ? « C’est possible, remarque un avocat de Dakar. D’autant que le ministre de l’Intérieur n’a signé aucun arrêté. En novembre 2005, lors d’une autre tentative d’expulsion, il l’avait fait. »

La lettre part… à Addis-Abeba ! Le Tchad n’a pas d’ambassade à Dakar. Le Sénégal n’a pas non plus de représentation à N’Djamena. C’est donc l’ambassadeur du Sénégal à Addis qui la reçoit, puis la remet à son homologue tchadien. Quand la nouvelle arrive-t-elle à N’Djamena ? Sans doute le 6. Mais pendant vingt-quatre heures, Idriss Déby Itno ne dit mot. Il macère, il rumine. Le 7, il commence à consulter. Que faire ? Garder l’information secrète jusqu’au 11, au risque d’être attaqué ensuite pour « complicité d’enlèvement » ? Annoncer la nouvelle au plus vite, dans l’espoir que le tollé fera échouer le projet ?

« Fondamentalement, Déby n’a jamais eu envie de récupérer Habré », avance un connaisseur tchadien. « Beaucoup de ses proches ont travaillé avec Habré. Lui-même a été son “comchef” [commandant en chef, NDLR]. Si Habré revient, son régime sera déstabilisé. » « Onze membres des familles Déby et Itno, dont mon propre frère et plusieurs de mes demi-frères, sont morts dans les geôles de Hissène Habré. Je ne sais même pas où ils sont enterrés. Alors, la vérité, moi aussi, je la cherche et je l’exige », déclarait toutefois le chef de l’État dans une interview à J.A., en mars dernier. Il n’empêche, depuis la fuite de l’ex-président au Sénégal, en 1990, le Tchad n’a jamais demandé son extradition. Le 8, Déby décide de sortir l’information. À 17 heures, un communiqué annonce l’arrivée de Habré le 11. Aussitôt, la lettre d’Abdoulaye Wade est montrée à quelques journalistes – une façon de prouver la bonne foi du Tchad et de le dégager de toute responsabilité. Comme prévu, c’est le tollé !

Pro-Habré, anti-Habré, victimes de Habré… Tout le monde proteste. Dans sa maison cossue de Dakar, l’ex-président tchadien enrage. Sa colère est froide, mais il se dit prêt à opposer la force à la force. « Si Wade veut faire couler le sang, il coulera jusqu’à la dernière goutte de mes veines », lâche-t-il devant l’un de ses avocats. À N’Djamena, « c’est la consternation », témoigne Jacqueline Moudeïna, l’avocate des victimes de Hissène Habré.

Sauver la face

De son côté, le gouvernement tchadien se réunit de toute urgence. Si le « colis » arrive, il sera confié à la Direction générale de service de sécurité des institutions de l’État (DGSSIE), l’unité d’élite commandée par le général Oumar Déby Itno, un frère du chef de l’État. Encore faut-il trier les soldats un par un. Pour éviter tout acte de vengeance ou toute tentative d’évasion, il faut s’assurer qu’aucun garde n’a de liens politiques ou ethniques avec l’ancien dictateur. Un moment, lors des discussions de la journée du 10, les autorités tchadiennes envisagent même de confier le prisonnier pendant quelques jours… aux militaires français basés sur l’aéroport de N’Djamena !

Abdoulaye Wade est-il surpris par ce concert de protestations ? « Comme un joueur, il a tenté un coup, estime un avocat de Dakar. Un temps, il a espéré que l’opération se ferait “ni vu ni connu”. Puis, devant les huées, il a retiré ses billes en essayant de sauver la face. » Le 10 au matin, la haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, la Sud-Africaine Navi Pillay, lui tend une perche. Elle l’exhorte à « revoir sa décision », car cette extradition pourrait constituer une « violation du droit international ». Le soir même, le président sénégalais suspend la mesure « compte tenu de la demande faite par madame la haut-commissaire de l’ONU ». Idriss Déby Itno n’est même pas prévenu. Il apprend la nouvelle par la radio, comme tout le monde. Mais, à N’Djamena comme à Dakar, c’est le soulagement général.

Pourquoi Abdoulaye Wade a-t-il tenté ce coup hasardeux ? Bien sûr, il y a du calcul politique. Le 23 juin, il a reculé sur sa double réforme constitutionnelle. Depuis, il est affaibli. L’expulsion du Tchadien aurait pu faire « diversion », comme dit l’opposant Ousmane Tanor Dieng. Autre explication avancée : l’argent. C’est la thèse de Hissène Habré. Selon les confidences du reclus tchadien à l’un de ses avocats, Idriss Déby Itno, allié objectif de Mouammar Kaddafi, redouterait une alliance entre le Conseil national de transition (CNT) libyen et lui contre son régime. Déby Itno aurait donc proposé de l’argent à Wade en échange de la livraison de Habré… L’explication paraît d’autant moins crédible que, d’après nos informations, le président tchadien n’a jamais été demandeur. Et a, au contraire, plutôt tenté de faire échouer la manœuvre.

Injonction

En fait, l’opération vient de loin. Très loin. Deux fois, en 2001 et en 2005, Abdoulaye Wade tente de se « débarrasser » – comme il aime à dire – d’un ex-président tchadien qu’il n’a jamais tenu en estime. Certes, en juillet 2006, à la demande de l’Union africaine (UA), le Sénégal accepte de juger Habré « au nom de l’Afrique ». Mais ensuite, il traîne les pieds. Après que, en novembre 2010, la Cour de justice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) décide que, pour ce procès, le Sénégal doit créer une juridiction « spéciale ou ad hoc à caractère international », Abdoulaye Wade se met opportunément en colère en décembre : « Hissène Habré, […] j’en ai assez. Je vais m’en débarrasser. Point final. » En mars 2011, Dakar et l’UA conviennent de créer cette cour ad hoc. En mai, le Sénégal quitte la table des discussions. Le 7 juin, Wade écrit au président de la Commission de l’UA pour lui demander de reprendre le dossier Habré. « C’est impossible », lui répond Jean Ping, en substance. Le 1er juillet, la résolution de l’UA demandant au Sénégal de « juger ou d’extrader » Habré n’arrange rien. « C’est une injonction insupportable », s’exclame un conseiller du président sénégalais. « On sait bien que l’UA essaie de se venger de notre visite à Benghazi [auprès du CNT libyen]. »

Au final, Hissène Habré va-t-il échapper à ses juges ? « L’échec de l’opération Dakar-N’Djamena peut donner un prétexte au Sénégal pour ne rien faire, reconnaît l’avocat américain Reed Brody, de Human Rights Watch. Mais en même temps, cela suscite un regain d’intérêt pour l’affaire. » Pour la première fois, l’ONU entre dans la danse. Navi Pillay : « Il n’est pas question que Habré continue de vivre en toute impunité au Sénégal. » Comme les victimes du dictateur déchu, la haut-commissaire de l’ONU remarque que, « jusqu’à présent, le seul pays qui ait indiqué sa volonté de le juger est la Belgique ». Justice de Blancs contre justice de Noirs ? « La loi n’a pas de couleur », réplique Jacqueline Moudeïna.

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