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13/07/2011 à 11:32
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'Nous avons retrouvé un sentiment de dignité et de fierté à l'échelle internationale'. "Nous avons retrouvé un sentiment de dignité et de fierté à l'échelle internationale". © Ons Abid

Le leader du Parti démocrate progressiste (PDP), Ahmed Néjib Chebbi, est en campagne en vue de l’élection de la Constituante. Avec une vision précise des réformes à même de réconcilier et de relancer la Tunisie.

Jeune Afrique : L’organisation de l’élection d’une Constituante a suscité beaucoup de remous. Quelle est votre position ?

Ahmed Néjib Chebbi : Il aurait été préférable que l’on introduise un dispositif afin de limiter – par exemple à six mois – la durée des travaux de la Constituante. Il faut se souvenir que la Constituante de 1956 avait mis trois ans et deux mois avant de rendre sa copie ! Un tel scénario serait gravement préjudiciable à la fois à l’économie et à la stabilité du pays. Nous avions fait une suggestion en ce sens au gouvernement. Elle n’a pas été retenue. C’est dommage. La Constituante sera dotée de tous les pouvoirs et pourrait être tentée par le régime parlementaire. Mais un certain nombre de garde-fous ont été introduits, notamment le mode de scrutin – à la proportionnelle au plus fort reste –, qui, normalement, devrait éviter que cette Assemblée soit outrageusement dominée par une seule force. Il faut que cette élection se tienne rapidement pour instituer un gouvernement doté d’une légitimité populaire et offrir un peu de visibilité aux partenaires, nationaux et internationaux. Il faut restaurer la confiance, c’est la première étape, l’étape cruciale, celle qui permettra le retour de l’investissement et marquera le point de départ des grandes réformes dont le pays a besoin. Réformes que l’actuel gouvernement ne peut pas engager, faute de légitimité suffisante.

L’opinion est hostile au principe du régime présidentiel par crainte de donner tout le pouvoir à un seul homme. C’est pourtant le régime que vous prônez…

Ce dont les Tunisiens ne veulent plus, c’est du présidentialisme monarchique, car ils en connaissent les dangers et les vices. Nous devons être pédagogues. Le régime présidentiel est un régime fondé sur la séparation des pouvoirs. C’est celui qui nous semble le plus à même de garantir la démocratie et l’État de droit tout en préservant l’indispensable efficacité du gouvernement. Le président sera élu au suffrage universel pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois. Il sera garant de l’indépendance nationale et de la continuité de l’État, mais ses pouvoirs seront limités ; il ne pourra pas dissoudre le Parlement, il n’aura pas l’initiative des lois (sauf en matière financière), il ne pourra pas empiéter sur l’indépendance de la justice ni intervenir au niveau du Parlement ; enfin, les ministres et ambassadeurs qu’il nommera ne pourront entrer en fonction qu’après avoir été confirmés par les commissions parlementaires. Vous voyez, nous sommes très loin d’une présidence de style monarchique !

Quelle est votre vision de la IIe République tunisienne ?

Outre le type de régime, que nous venons d’évoquer, la Constitution de la IIe République devra garantir de manière définitive les libertés et droits fondamentaux, afin de protéger l’individu contre toutes les formes d’arbitraire, et consacrer solennellement le principe d’égalité des sexes. Une déclaration des droits et libertés, votée par la Constituante mais distincte de la Constitution et approuvée par référendum, nous semble être l’instrument le plus approprié pour arriver à cet objectif et empêcher tout retour en arrière. De même, il faut consacrer le principe de la décentralisation. La Tunisie ne peut plus être administrée à partir d’un centre unique. La décentralisation est la condition de la bonne gouvernance, et aussi le meilleur moyen pour corriger les inégalités territoriales et parvenir à un développement régional équilibré. Nous souhaitons que les régions soient dotées d’exécutifs élus au suffrage universel. Car l’étincelle de la révolution est partie des régions.

Les islamistes représentent-ils un ­danger ?

Le parti Ennahdha est un acteur incontournable dans le paysage politique. Quel sera son impact ? Nous ne pouvons rien affirmer, car le propre de la démocratie est l’incertitude. En tant que partis, nous sommes concurrents. Ce qui nous inquiète, c’est le fait que leur mobilisation se fonde exclusivement sur des slogans idéologiques et religieux. Ennahdha n’a présenté ni programme ni discours politique articulé. Et ressemble pour l’instant à un parti « idéologique », avec tous les risques que cela représente. Or l’idéologie ne va certainement pas résoudre les problèmes socioéconomiques du pays. Si elles réussissent à se mobiliser, les forces modernistes et progressistes pourront relever le défi. L’enjeu, c’est de garder le cap de la démocratie libérale, de la tolérance et de l’ouverture sur le monde. Les Tunisiens vivent leur identité arabo-musulmane sans conflit. Et ils s’inscrivent sans réserve dans la modernité. Ils ne voudront pas laisser une idéologie restreindre leurs libertés.

Quelles sont les urgences ?

L’urgence n’est pas seulement politique, mais aussi économique et sociale. Le grand combat, c’est la lutte contre le chômage. L’État doit se mobiliser et engager un plan d’urgence pour l’emploi en lançant des grands travaux qui profiteront aux régions. Mais la vraie solution à long terme pour l’emploi, c’est la relance de l’investissement, afin d’arriver à une croissance plus forte et plus équitablement répartie. La bonne gouvernance nous aidera à regagner les faveurs des investisseurs étrangers. Mais notre économie doit monter en gamme, sortir du schéma de la sous-traitance et adopter un modèle fondé sur l’innovation, sur les industries et les services à forte valeur ajoutée. Une fiscalité plus incitative constitue un moyen d’atteindre ce but. Nous voulons réduire la pression fiscale et baisser l’impôt sur les sociétés en le ramenant à 20 %, contre 30 % actuellement.

La révolution a révélé les graves dysfonctionnements du ministère de l’Intérieur. Comment retrouver un équilibre sécuritaire sans revenir à un État policier ?

La reconstruction d’une police républicaine et la réconciliation des citoyens avec les forces de l’ordre sont des impératifs. L’ancien régime a transformé la police en un instrument d’intimidation, de répression et de terreur. La police doit désormais être placée au service de la collectivité et non du gouvernement. Les Tunisiens ont le droit de vivre en sécurité. La police doit être dépolitisée et restructurée de manière radicale. Le ministère de l’Intérieur était trop puissant et formait un État dans l’État, au service exclusif du prince. Il faudra, d’une certaine manière, scinder en deux la police, en rattachant la police judiciaire au ministère de la Justice, et faire en sorte qu’elle agisse sous le contrôle des juges. Il faudra aussi sensibiliser les policiers aux bonnes pratiques et prévenir les dépassements. La police doit regagner la confiance des citoyens, en fonctionnant de manière impartiale et transparente. Mais un État organisé ne peut se passer de police.

Vous êtes allé à la rencontre de la communauté tunisienne en France et avez tenu deux meetings, un à Lyon et un à Paris. Que lui avez-vous dit ?

Les Tunisiens de l’étranger forment un peu le prolongement de nous-mêmes, ils jouent un rôle fondamental. Ils ont soutenu, de tout leur cœur, la révolution, et se sont mobilisés de manière remarquable après le 14 janvier pour aider le pays et faire parvenir des dons aux réfugiés victimes de la guerre en Libye. Nous ne devons pas les oublier. Ils seront bien représentés à la Constituante. Les Tunisiens de France enverront dix représentants. On doit être davantage à leur écoute, et mieux les orienter lorsqu’ils souhaitent faire des démarches ou investir au pays. Nous allons proposer la création d’un guichet unique, d’un secrétariat d’État chargé des Tunisiens de l’étranger et d’un Conseil consultatif, qui serait représentatif et apolitique. Il faut aussi faire preuve d’audace sur la question de la binationalité, car beaucoup de nos concitoyens vivant à l’étranger possèdent une autre nationalité. Selon la législation sur les droits politiques, qui date de 1988, les fondateurs et les dirigeants d’un parti politique doivent être exclusivement de nationalité tunisienne, ce qui est une mesure discriminatoire à l’égard des Tunisiens binationaux. Rien ne la justifie.

Quel bilan faites-vous de six mois de révolution ?

Il est globalement positif dans la mesure où nous avons acquis ce à quoi nous ne rêvions même pas : la liberté. Nous avons retrouvé un sentiment de dignité et de fierté à l’échelle internationale. Nous avons la possibilité, le 23 octobre, de choisir les institutions démocratiques de notre pays. Le prix – économique et humain – que nous avons payé est élevé, mais il reste dans les limites du raisonnable. C’est un bel exemple de révolution pacifique, une grande conquête. 

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Propos recueillis à Tunis par Frida Dahmani

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