05/07/2011 à 15h:25 Par Malika Groga-Bada, envoyée spéciale
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Augustin Mian, le 23 juin à Yopougon. Augustin Mian, le 23 juin à Yopougon. © Falonne pour J.A.

Autrefois très puissante, très controversée aussi, la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire pourrait ne pas survivre à la chute de Laurent Gbagbo.

Le sujet l’irrite. Immanquablement. Kouadio Konan Bertin n’a pas de mots assez durs pour qualifier la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci). « Une association de bandits, qui a fait de la loi du plus fort son seul moyen d’expression », s’emporte le président de la jeunesse du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), plus connu sous le nom de « KKB ». Et de critiquer au passage cette presse internationale – dont Jeune Afrique, selon lui – qui donnerait trop d’importance au mouvement estudiantin.

Le bras armé du Front populaire ivoirien

Implantée dans les établissements de l’enseignement supérieur, présente sur tous les campus, la Fesci a pourtant bien été – et pendant longtemps – le syndicat le plus puissant du pays, celui où ont été formés nombre de leaders ivoiriens. Le plus décrié aussi. Les partisans du chef de l’État, Alassane Ouattara, ne lui pardonnent pas d’avoir soutenu Laurent Gbagbo avant et pendant la crise postélectorale. Encore moins d’avoir des années durant régenté la vie des 100 000 étudiants ivoiriens*.

Sonnée par l’arrestation de Gbagbo, le 11 avril, la Fesci avait, par la voix de son secrétaire général, Augustin Mian, appelé ses sympathisants à rallier le nouveau pouvoir et demandé aux élèves et étudiants belligérants de déposer les armes. Une invitation qui, dans la classe politique, résonnait comme un aveu de culpabilité. « La Fesci, c’était le bras armé du Front populaire ivoirien [FPI, NDLR] », déclare Yayoro Karamoko, ancien membre de la Fesci devenu président de la jeunesse du Rassemblement des républicains (RDR, parti d’Alassane Ouattara).

Retour de bâton

Près de trois mois après l’arrestation du président déchu, Augustin Mian en est encore à essayer de se dédouaner (« Jamais je n’ai demandé aux étudiants de prendre les armes pour se battre », jure-t-il) et à multiplier les ronds de jambe pour changer l’image du syndicat.

C’est pourtant bien au sein du syndicat que le camp Gbagbo a recruté une grande partie de ses miliciens. Cela n’a pas été difficile. Les deux mouvements sont nés dans la clandestinité – le FPI en 1988, la Fesci en 1990. Le FPI est un parti de gauche et la Fesci se sent en phase avec ses idées. Côte à côte, ils ont mené la fronde contre le régime affaibli du « Vieux », Félix Houphouët-Boigny, jusqu’à obtenir l’instauration du multipartisme en 1990. Pas étonnant alors qu’il ait suffi, le 19 mars, d’un appel du « général de la rue », Charles Blé Goudé (alors ministre de la Jeunesse de Laurent Gbagbo et ancien secrétaire général de la Fesci, de 1998 à 2000) pour que des milliers de jeunes se précipitent à l’état-major des armées pour « offrir leur poitrine pour la patrie ».

Le retour de bâton a été rude. Lorsque résonnent les premiers coups de feu en mars, à Abobo, quartier nord d’Abidjan, les cités universitaires sont les premières visées. Les bâtiments partiellement calcinés de la cité d’Abobo-Adjamé et les impacts de balles sur les murs des cités de la Riviera ou de Port-Bouët 2 à Yopougon témoignent de la violence des affrontements.

Une dissolution de la Fesci ?

Depuis, la Fesci peine à reprendre ses marques. « La situation sécuritaire s’est beaucoup, beaucoup améliorée », affirme Augustin Mian. Mais une bonne partie de son équipe vit encore cachée par peur des représailles. La fermeture des cités universitaires, depuis le 19 avril, ne va pas accélérer le retour des dirigeants de la Fesci. Officiellement, les campus ferment pour être réhabilités. Officieusement, le nouveau gouvernement s’interroge sur l’attitude à tenir face à ce syndicat qui revendique plus de 2 000 sections et au moins quatre fois plus de militants et de sympathisants. La presse ivoirienne a largement relayé l’hypothèse d’une dissolution de la Fesci.

« La question n’est pas la priorité du moment », répond un conseiller du Premier ministre, Guillaume Soro (qui a lui-même été secrétaire général du mouvement, entre 1995 et 1998). « Je pense que le mouvement va mourir. Mais je souhaite qu’il meure seul, sans décision politique de dissolution », déclare pour sa part Soro Kanigui, délégué politique des Forces Nouvelles à Korhogo et proche du chef du gouvernement.

Pro-Gbagbo, pro-Ouattara... Ils sont (presque) tous passés par là

La Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci) acquise à l’ancienne majorité présidentielle ? Oui, mais pas seulement. Charles Blé Goudé, fidèle de Laurent Gbagbo, a certes été à sa tête, de 1998 à 2000, mais il avait succédé à son frère ennemi, et proche d’Alassane Ouattara, Guillaume Soro (de 1995 à 1998). De la même manière, le fondateur du mouvement, Martial Ahipeaud, a créé son propre parti, l’Union pour le développement et les libertés (UDL), et est resté très proche de l’ex-chef de l’État. Mais c’est aussi un ancien « fesciste », Yayoro Karamoko (militant de 1990 à 1998) qui dirige aujourd’hui la jeunesse du Rassemblement des républicains, le parti de Ouattara. Sans compter les centaines d’inconnus qui gravitent dans les formations politiques de tous bords… « Dans l’administration, la justice ou la presse, il y a des représentants de la Fesci partout ! » conclut Didier Depri, journaliste au quotidien Notre Voie… et militant de la première heure du syndicat.

Ne pas commettre d'erreur stratégique

Le pouvoir actuel semble avoir retenu la leçon : toutes les mesures prises contre la Fesci, au fil des ans, l’ont rendue plus forte. Alassane Ouattara, en 1991, puis Henri Konan Bédié, en 1993, en ont fait l’amère expérience. Chaque tentative de musellement l’a renforcée. « Ce serait une erreur stratégique que le pouvoir actuel ne fera pas, analyse Eugène Djué, président de l’Union des patriotes pour la libération totale de la Côte d’Ivoire, formation qui appartient à l’ancienne galaxie patriotique. Qu’on le veuille ou non, la Fesci est très populaire et l’ignorer, comme l’a fait le PDCI au début des années 1990, ne fera que radicaliser ses sympathisants. » Certains leaders politiques pourraient donc être tentés de récupérer les cadres du syndicat avant les élections locales, qui se tiendront à partir de la fin de l’année. Très politisés, rompus à l’exercice des campagnes électorales, les « fescistes » constituent une arme pour mobiliser la jeunesse urbaine.

En attendant, il faut bien régler le cas de ce mouvement aux méthodes peu orthodoxes. Pour l’instant, la fermeture des campus et cités universitaires a coupé le syndicat de sa base et de ses ressources. À Abidjan, par exemple, les « fescistes » avaient mis sur pied des business juteux. Cybercafés, cabines téléphoniques, restaurants, débits de boissons… sans compter les chambres universitaires dont ils ont accaparé la répartition. « Ce n’était plus le Crou [Centre régional des œuvres universitaires, NDLR], mais des responsables de section qui s’en occupaient, témoigne Souleymane Coulibaly, étudiant en lettres modernes. Ils louaient la chambre simple à 20 000 francs CFA [45 euros] au lieu de 3 000 francs, sans compter les taxes qu’ils prélevaient chez tous les commerçants qui s’installaient dans et aux abords des campus. »

Tous ces commerces ont été détruits sur instruction des autorités, et le ministre de l’Enseignement supérieur, Cissé Bacongo, s’est rendu sur les campus de Cocody (le plus grand d’Abidjan) et de Yopougon. Sans juger nécessaire d’en informer, le jour venu, l’indéboulonnable syndicat – chose impensable il y a encore quelques mois. 

* Estimation. Etudiants inscrits dans le public et résidant sur les campus universitaires.

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