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27/06/2011 à 16:24
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Alassane Ouattara (au centre) et son gouvernement le 3 juin 2011 à Abidjan. Alassane Ouattara (au centre) et son gouvernement le 3 juin 2011 à Abidjan. © Sia Kambo/AFP

Alassane Ouattara concentre désormais la plupart des pouvoirs entre ses mains. Une situation inédite depuis la mort d’Houphouët-Boigny, mais qui n’est pas sans danger…

Pas de temps mort pour Alassane Dramane Ouattara. Investi en grande pompe à Yamoussoukro, le 21 mai, il a enchaîné sur la réunion du G8 à Deauville, avant de participer au sommet extraordinaire de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) à Lomé et de visiter plusieurs pays amis (Sénégal, Burkina, Nigeria). Sur la scène intérieure, le président ne manque pas un Conseil des ministres, reçoit les diplomates, les responsables d’institutions et même les artistes.

Excellent communicant, Alassane Ouattara est partout. Les journalistes ne s’y trompent pas et, comme à son homologue et ami français, Nicolas Sarkozy, commencent à lui coller l’étiquette d’hyperprésident. Sur les grandes chaînes internationales, dans les médias locaux, sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Myspace), le chef de l’État distille savamment les petites phrases au gré de l’agenda politique. « Je ne dois rien à personne, sauf aux Ivoiriens », glisse-t-il à l’envoyé spécial de Jeune Afrique, au lendemain de son investiture. « Nous aurons 10 000 milliards de F CFA [plus de 15 milliards d’euros, NDLR] pour vous mettre au travail », lance-t-il, quelques jours plus tard, à la diaspora ivoirienne qu’il invite à rentrer au pays lors d’une visite au Nigeria. Aux ministres du gouvernement, il a demandé « de l’action et non des discours », affirmant que « les voleurs iront en prison. »

Une chose est sûre. Le président, qui n’hésite pas à dénoncer l’inefficacité de son prédécesseur qui « a laissé un pays dans un désordre indescriptible », se sent assez fort pour mettre de l’ordre et mener la politique dont il a défini les grands principes et les objectifs dans son programme électoral. Ses priorités : la sécurisation du territoire, la relance de la machine économique, le redéploiement de l’administration. Lassés par des années de crise, les Ivoiriens n’attendent que cela, quelle que soit la méthode employée.

En face de lui, les contradicteurs se font de plus en plus rares.

En face de lui, les contradicteurs se font de plus en plus rares. Avec la plupart de ses leaders assignés à résidence ou en exil, l’opposition est décapitée. L’Assemblée nationale ne siège plus. La plupart des médias sont à sa botte, à l’exception de la presse « bleue », qui soutient l’ancien régime mais s’impose un devoir de réserve de peur de faire l’objet de représailles… En fait, les seules à lui asséner quelques coups de griffes sont les ONG dénonçant les exactions commises par les forces armées qui lui sont fidèles. La communauté internationale, elle, souhaite avant tout aider le pays à se reconstruire.

La tentation. En remportant une guerre qu’il n’a pas souhaitée, Alassane Ouattara a fait entrer la Côte d’Ivoire dans une période institutionnelle inédite où le chef a tous les pouvoirs. Ceux de faire arrêter ou de museler ses adversaires, de nommer à des postes de responsabilité, de s’affranchir de tout débat contradictoire… Depuis Houphouët-Boigny, jamais président ivoirien n’avait cumulé autant de pouvoirs. S’il n’était pas démocrate, l’homme, sorti vainqueur des urnes le 28 novembre dernier, pourrait même se comporter en autocrate.

« Dans le contexte actuel, la tentation peut être grande dans le camp présidentiel d’abuser de son pouvoir, précise Patrick N’Gouan, coordinateur de la Convention de la société civile ivoirienne (CSCI). Le président doit donc faire preuve de suffisamment de hauteur d’esprit pour ne pas profiter de la précarité institutionnelle. » En d’autres termes, il doit lui-même imaginer les contre-pouvoirs. C’est dans cette brèche que souhaite s’engouffrer la CSCI, qui tiendra en septembre ses Journées de consensus national. Elle s’inquiète de l’effectif pléthorique d’un gouvernement d’union à la durée de vie limitée, des nominations dans l’administration sur une base clanique et partisane, des exactions commises par les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI, rassemblant les Forces nouvelles de Guillaume Soro, des miliciens et des soldats de l’armée régulière qui ont rallié Ouattara durant la guerre).

Ces anonymes que Ouattara a propulsé sur le devant de la scène

Nommé en avril au poste de procureur de la République, Simplice Kouadio Koffi a sur sa table l'épineux dossier des poursuites contre les barons de l'ancien régime pour leur rôle présumé dans les violences postélectorales. Déjà  245 personnes sur sa « liste noire », dont Laurent Gbagbo et son épouse, Simone.

Nommée en décembre, en pleine bataille pour le contrôle des ressources financières du pays, Massandjé Touré-Litsé est la nouvelle patronne du Comité de gestion de la filière café-cacao (CGFCC). Elle est chargée de proposer une profonde réforme du secteur.

A la tête de la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO), Koné Tiémoko Meyliet est un proche de Ouattara, qui l'a préféré à un autre fidèle, Tiémoko Yadé, et au très bédiéiste Théophile Ahoua N'Doli. On saura bientôt s'il autorise une enquête sur les présumés détournements de fonds commis par Gbagbo à l'agence nationale de la BCEAO.

A 56 ans, le directeur général du Bureau national d'études techniques et de développement (BNETD) s'est très vite approprié les grands dossiers relatifs à  la reconstruction du pays. Pascal Kra Koffi a déjà  sélectionné 150 experts pour dresser un état des lieux des projets à éxecuter.

Autre incontournable, Hamed Bakayoko. Le ministre de l’Intérieur a la lourde charge de sécuriser le territoire et de préparer les législatives. Il faut aussi compter avec Ibrahim, le frère du président – surnommé « Photocopie » pour leur ressemblance physique –, nommé directeur administratif et financier de la présidence après avoir tenu les cordons de la bourse du Rassemblement des républicains (RDR). Volontairement effacé, c’est l’homme des missions délicates.

Ouattara a également reconduit à la communication son équipe de campagne. Sa nièce et assistante personnelle, Masséré Touré, qu’il présente, en plaisantant, comme sa « Claude Chirac », assure avec Amadou Coulibaly, un habitué des cabinets ministériels, le rôle de conseil en communication. Le duo couve le président, règle petits et grands détails. L’ancien ministre des Affaires étrangères, Jean-Marie Kacou Gervais, est pressenti pour occuper le poste de conseiller diplomatique. Il travaillera avec un autre proche du chef de l’État, l’ancien Premier ministre, Daniel Kablan Duncan, qui, lui, a pris le portefeuille diplomatique. Jeanne Peuhmond, cadre du RDR, devrait occuper la fonction de conseillère spéciale chargée des affaires sociales.

Pour Mamadou Koulibaly, président de l’Assemblée nationale, Ouattara pose déjà les actes d’un pouvoir autoritaire. « Le 27 avril, le président m’a annoncé qu’il allait assister à l’ouverture de la session parlementaire avant de se raviser, deux jours plus tard, et de me demander de ne pas convoquer les députés, explique le chef de file de l’opposition. Pourtant, rien ne l’empêchait de travailler avec le Parlement. Ses alliés politiques pouvaient lui apporter la majorité des voix, mais ses conseillers juridiques l’ont convaincu de passer outre. Le flou actuel permet tous les abus, alors que l’on doit prendre des décisions importantes concernant le redécoupage électoral, la future liste des électeurs, l’augmentation du nombre de députés, la recomposition de la Commission électorale. »

Le nouveau président, comme son prédécesseur depuis 2005, gouvernera donc par ordonnances et par décrets jusqu’à la constitution de la prochaine Assemblée, qu’il promet avant la fin de l’année. Héritant d’un pays exsangue et divisé, d’une administration malade où règne un sentiment d’impunité, il souhaite concentrer tous les pouvoirs pour remettre le pays sur les rails. Et dresse lui-même les garde-fous. Pour éviter les détournements à quelques mois d’élections locales importantes, il a confié à ses proches les filières stratégiques du pétrole, des mines et du cacao. Il a veillé au choix des directeurs de cabinet des ministres sur lesquels il a moins de prise. Et menace de faire auditer les ministères par des cabinets privés en attendant la reprise des inspections d’État.

S’il n’était pas démocrate, l’homme, sorti vainqueur des urnes le 28 novembre dernier, pourrait même se comporter en autocrate.

Fidélité totale. Ouattara a la réputation d’un homme à poigne qui n’a pas hésité à mettre les fonctionnaires au pas lorsque Félix Houphouët-Boigny l’a appelé au chevet de la Côte d’Ivoire, en 1990. Méfiant, l’ancien Premier ministre du « Vieux » s’est entouré d’un premier cercle familial et de proches collaborateurs d’une fidélité totale. Parmi eux, Amadou Gon Coulibaly, qui occupe le poste de secrétaire général de la présidence. Ancien ministre de l’Agriculture, il est l’une des courroies de transmission des directives présidentielles. Marcel Amon-Tanoh, ex-ministre de la Construction, est son directeur de cabinet. C’est l’homme des grands dossiers. Nommé conseiller spécial du président chargé des questions économiques, Philippe Serey-Eiffel, un ingénieur français des Ponts et Chaussées, est particulièrement impliqué dans les grands travaux.

ADO accueille aussi deux nouveaux conseillers français, un colonel et magistrat. Le premier, Marc Paitier, a en charge la restructuration de l’armée ivoirienne, quand le second doit aider à organiser les services de la primature, de la présidence et du secrétariat du gouvernement. D’autres conseillers – américains cette fois – sont annoncés. « La présidence Ouattara sera très forte, confie l’un de ses proches. Elle insufflera l’énergie politique, veillera à l’application du programme et aura un œil sur le gouvernement. »

Ouattara inspire autant d’admiration que de crainte à ses équipes.

Ouattara, dans ses nouveaux habits de président, inspire autant d’admiration que de crainte à ses équipes. En bon technocrate, l’ex-directeur général adjoint du Fonds monétaire international (FMI) vérifie les moindres détails et met tout le monde sous pression. La plupart apprécient néanmoins la méthode d’un « patron » qui lit les notes, suit les dossiers et prend des décisions.

Les honneurs. Dans la galaxie Ouattara, on ne peut faire l’impasse sur ses alliés, Guillaume Soro et Henri Konan Bédié. Au premier, il doit en partie sa victoire militaire. En privé, il le présente comme son successeur… dans dix ans. Quant à Henri Konan Bédié, dont le soutien politique lui a permis de remporter le scrutin, il s’arrange pour qu’il bénéficie de tous les honneurs dus à son rang.

Reste enfin son épouse, Dominique. Certains lui prêtent l’intention de s’immiscer dans les affaires de l’État, et les Ivoiriens ont déjà rebaptisé le nouveau tandem « Adominique ». Mais « Alassane » a exigé qu’elle démissionne de tous ses mandats d’administratrice. Il a même chargé un – très – proche de s’assurer que les membres de sa famille respectent scrupuleusement les consignes. Pas de risque de bicéphalisme au palais, comme au temps du couple Gbagbo, quand Simone, l’ex-première dame, était un pouvoir dans le pouvoir. Même s’il ne fait aucun doute que celle que l’on surnomme aussi « blanche colombe » sait habilement parvenir à ses fins.

Décollage retardé pour Guillaume Soro

À la veille du second tour de la présidentielle, l'image de Guillaume Soro est au plus haut. Il a su décanter la crise politique de février 2010, faciliter l'organisation du scrutin et conduire les candidats à  mener une campagne exemplaire. Il compte alors capitaliser sur ces succès en créant son parti politique. Mais depuis, les exactions commises lors du récent conflit par les Forces républicaines de Côte d'Ivoire ont terni son prestige. Avec son bras droit, Sidiki Konaté, ministre de l'Artisanat et de la Promotion des PME, le chef du gouvernement s'implique donc pleinement dans les actions de réconciliation. Il tente aussi de recruter des cadres de la jeunesse ayant fait campagne pour Laurent Gbagbo, afin de constituer une assise nationale pour son parti, dont le lancement pourrait n'avoir lieu qu'après les législatives. Soro et ses proches (Sidiki Konaté, Affoussy Bamba, Alain Lobognonon) devraient y être candidats. La future influence du Premier ministre dépendra beaucoup du résultat du scrutin.

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