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15/06/2011 à 12:17
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Laurent Gbagbo à l'Élysée, en 2004 : 'Il ne m'a jamais inspiré grande confiance'. Laurent Gbagbo à l'Élysée, en 2004 : "Il ne m'a jamais inspiré grande confiance". © Michel Euler/SIPA

Dans le deuxième tome de ses Mémoires, l’ancien président français multiplie les portraits de dirigeants africains et proche-orientaux. Certains pleins d’empathie. Et d’autres beaucoup moins.

Paru le 13 juin à Paris, le second tome des Mémoires de Jacques Chirac a ce petit côté jubilatoire qui faisait cruellement défaut au premier. Consacré à sa période présidentielle (1995-2007), évidemment autosatisfait comme tous les ouvrages de ce genre, l’exercice vaut avant tout pour ses esquisses de portraits parfois surprenants et ses coups de griffe à l’encontre de son successeur, Nicolas Sarkozy, dont la presse française a fait ses gorges chaudes. Une bonne partie traite des questions de politique étrangère dans lesquelles l’Afrique et le Proche-Orient ont leur part. Point ici de révélations ni de secrets d’État, mais des croquis, souvent à l’encre amère, dont nous vous donnons à lire quelques extraits.

Benyamin Netanyahou

Benyamin Netanyahou a demandé à me parler en tête à tête. Il commence par s’excuser auprès de moi des incidents de la matinée [une bousculade dans la vieille ville de Jérusalem, en 1996, NDLR], tout en s’efforçant de les minimiser. Ils ne seraient dus, selon lui, qu’à un excès de zèle d’« une sécurité trop présente » qui le gênerait lui-même dans ses propres déplacements. « Jacques, je suis vraiment désolé, me dit-il, l’air un peu roublard, mais si tu savais comment “ils” me traitent moi aussi. Je reçois des coups dans les côtes en permanence ! »

En l’observant à ce moment-là, je me dis pourtant qu’il ressemble à un de ces gardes du corps dont sont habituellement flanquées les personnalités israéliennes : épaules carrées, cheveux courts, démarche rapide et décidée, ton péremptoire… « Bibi », comme le surnomment ses compatriotes, a toutes les apparences d’un « dur ». Son allure militaire et son physique épanoui expriment tout autant la confiance en soi qu’une profonde méfiance vis-à-vis de ceux qui ne lui ressemblent pas.

Yasser Arafat

La grande faiblesse d’Arafat réside dans le fait d’en vouloir toujours plus, une fois l’accord conclu. « Vous ne savez pas taper dans la main, lui ai-je souvent dit. Vous voulez toujours obtenir un petit peu plus. » L’homme est pourtant intelligent, voué corps et âme à la défense de son peuple et respectable sur bien des plans. Mais il est dans sa nature profonde de ne pas savoir mettre un terme à un débat ou à une revendication et de revenir sans cesse sur ce qu’il a déjà obtenu pour exiger davantage. Rien avec lui n’est jamais tout à fait acquis. 

Abdelaziz Bouteflika

Il fallut l’élection d’Abdelaziz Bouteflika, en 1999, et sa visite d’État en France l’année d’après pour amorcer une réconciliation que le nouveau président algérien est venu prôner devant notre Assemblée nationale. Charmeur, habile et pragmatique, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Houari Boumédiène avait acquis une expérience des relations internationales qui le distinguait du style froid, rigide et théorique de ses prédécesseurs. […] Nous nous sommes spontanément très bien entendus. L’Algérie avait rarement connu dirigeant aussi ouvert et désireux de bien faire, même si ce dernier restait lui-même marqué par la complexité de notre histoire commune. […]

Le 1er décembre [2001, NDLR], lors d’une brève visite que j’effectue dans ce pays, je tiens à venir sur place, en compagnie du président Bouteflika, pour témoigner aux habitants du quartier [de Bab el-Oued, NDLR] l’émotion et la solidarité de la France. Après m’être réconcilié aux côtés de mon homologue algérien à la mémoire des victimes de la catastrophe, je le prends par la main et l’entraîne vers la foule tenue à distance. Je le sens d’abord étonné et moins à l’aise que je ne le suis dans ce genre d’exercice, mais il se laisse vite emporter par mon élan. […]

Dans la « Déclaration d’Alger » que je signe avec le président Bouteflika au terme de cette visite triomphale [celle de mars 2003, NDLR], la France et l’Algérie s’engagent à élaborer et conclure un traité d’amitié qui consacrera leur volonté de mettre en œuvre ce « partenariat d’exception ». Cependant, en dépit du nouvel élan qui sera effectivement donné à nos échanges dans tous les domaines, la rédaction de ce traité se heurtera à de telles difficultés qu’il ne verra jamais le jour en définitive, le président algérien paraissant reculer au cours de l’année qui suit.

Le principal obstacle viendra de l’acte de repentance que le gouvernement algérien nous demande quelques mois plus tard de faire figurer dans le préambule. […]

Ce qu’exigent de nous les autorités d’Alger n’est rien d’autre que la reconnaissance officielle d’une culpabilité. Je ne l’ai naturellement pas accepté, consentant tout au plus à souligner, dans une déclaration parallèle et distincte du traité, « les épreuves et les tourments » que l’Histoire avait imposés à nos deux pays.

Nelson Mandela

J’ai rencontré Nelson Mandela à plusieurs reprises lorsque j’étais maire de Paris et qu’il rendait visite au président Mitterrand. […]

Je m’étais moi-même engagé en sa faveur au début des années 1970, en participant au financement de son organisation politique, l’ANC, à la demande du roi du Maroc. Hassan II avait constitué un réseau à cet effet, auquel j’apportais discrètement mon aide personnelle. C’était l’époque où les autorités sud-africaines exerçaient d’énormes pressions sur les ministres français pour qu’ils acceptent de venir dans leur pays. Certains y ont consenti. Je suis de ceux qui ont toujours décliné cette invitation, m’étant fixé pour principe de ne jamais y répondre jusqu’à ce qu’on reconnaisse à Nelson Mandela sa qualité d’homme et de citoyen.

Le 14 juillet 1996, j’ai reçu Nelson Mandela à Paris à l’occasion de sa première visite d’État en France depuis son élection à la présidence de la République d’Afrique du Sud. Je me souviens très bien du moment où il est entré dans la cour de l’Élysée : tout le monde était aux fenêtres pour assister à son arrivée, bouleversé par l’apparition de cet homme aux allures de prince, qui avait sacrifié à son idéal trente années de son existence. Je ne cessais, en le regardant, de penser à cette longue période de silence et de claustration qu’il avait dû subir. J’étais impressionné, dans le même temps, par le fait que cette terrible épreuve n’avait visiblement affecté en rien la grande sérénité qui se dégageait de sa personne. Son goût du rire et son amour de la vie étaient restés l’un et l’autre comme inépuisables. Le chef d’État que j’accueillais était bien plus que cela : un symbole universel de vérité, de justice et de tolérance.

Laurent Gbagbo

Le 22 octobre [2002, NDLR], un accord de cessez-le-feu est signé entre les insurgés et le pouvoir légal, à l’instigation de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la Cedeao. Laurent Gbagbo m’écrit le même jour pour m’informer de l’accord qui vient d’être scellé et par lequel les mutins se déclarent prêts à engager le dialogue avec le gouvernement.

En vue de faire respecter cet accord, le président ivoirien « sollicite l’aimable et urgente contribution des forces françaises à Abidjan ». […] « Je sais, conclut-il, que l’aide de la France qui n’a jamais fait défaut à mon pays lui sera encore une fois acquise dans cette épreuve. »

Cette lettre ne me dit rien qui vaille, connaissant le caractère tortueux et manipulateur de son signataire, lequel, pour tout dire, ne m’a jamais inspiré grande confiance. […]

Mon seul objectif dans l’immédiat est de favoriser en Côte d’Ivoire une réconciliation dont curieusement Laurent Gbagbo ne parle à aucun moment dans son message, sinon pour rappeler l’engagement des insurgés à dialoguer avec lui, comme s’il ne se sentait pas lui-même tenu de le faire. […]

Je le reçois à l’Élysée [après la signature des accords de Marcoussis, en janvier 2003, NDLR] et retire une impression plus que mitigée de notre entretien. L’homme est comme toujours enveloppant de chaleur et de cordialité, mais sa franchise ne me paraît pas garantie. « Tout est négociable, sauf le président ! » m’a-t-il prévenu au téléphone avant son arrivée. J’essaie de lui faire comprendre que Marcoussis est sans doute sa seule chance de survie politique et qu’il peut sauver la face et même sortir « par le haut » en exprimant, au nom de l’intérêt supérieur de son pays, sa libre adhésion au plan de réconciliation qui vient d’être obtenu. Il acquiesce, puis, à son retour en Côte d’Ivoire, s’empresse de proclamer que je lui ai, en réalité, forcé la main, en lui imposant un compromis indépendant de sa volonté. […]

Dès lors, je ne verrai plus d’autre issue au drame ivoirien que le départ du principal fauteur de troubles, en espérant que son peuple soit en mesure de l’obtenir le plus rapidement possible. » l

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