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20/06/2011 à 11:50
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Bobo-Dioulasso a connu trois jours de violences avant l'intervention des unités d'élite. Bobo-Dioulasso a connu trois jours de violences avant l'intervention des unités d'élite. © D.R.

Trop, c’est trop. Confronté à la crise la plus grave qu’il ait jamais connue, le régime Compaoré s’est enfin résolu à agir. Il a annoncé des mesures pour calmer la grogne sociale, tout en réprimant les mutineries. Pas sûr que cela suffise.

Ils y sont allés, finalement. Après trois jours de chienlit à Bobo-Dioulasso, les soldats d’élite sont intervenus le 3 juin au matin. Il n’a fallu que quelques heures aux meilleurs éléments du pays – des membres du Régiment de la sécurité présidentielle (RSP) et du Régiment para-commando (RPC), secondés par la gendarmerie mobile – pour rétablir l’ordre dans la ville du sud-ouest du Burkina secouée, depuis le 31 mai, par une nouvelle mutinerie. Le pays en a subi une dizaine depuis deux mois, mais celle-là est de loin la plus grave. Et pas seulement parce que Bobo, qui était jusqu’à présent la seule ville à avoir été épargnée par le bruit des armes, était citée en exemple par les autorités.

Sous couvert de revendications sans fondements, les mutins du camp Ouezzin-Coulibaly se livrent, trois jours durant, à un véritable pillage. Commerces et stations dévalisés, maquis saccagés, civils attaqués et blessés, souvent touchés par les balles… Même le centre hospitalier, où affluent déjà de nombreux blessés, est visité. Objectif : la caisse du service de recouvrement.

Chantage

Cette fois, trop, c’est trop. La veille déjà, le porte-parole du gouvernement, Alain Édouard Traoré, avait rompu le silence de mise lors des précédentes mutineries. « Il y a un chantage de la part des gens qui ont des armes et qui croient que l’État n’a pas la capacité de maintenir l’ordre », avait-il lancé. Mais ce qui a décidé le président Blaise Compaoré, également ministre de la Défense depuis le dernier remaniement gouvernemental, à mater les indélicats, ce sont les informations qui lui sont parvenues. Parmi les mutins, il y a encore et toujours ces jeunes recrues indisciplinées – essentiellement les promotions 2008 et 2009, mal recrutées et mal formées, qui sont à l’origine des premières mutineries du mois de mars (lire encadré ci-dessous). Mais il y a aussi des anciens soldats aujourd’hui à la retraite, des hommes venus d’autres camps du pays, et même, assurent les informateurs du chef de l’État, des étrangers. « Jusqu’à présent, le président s’était toujours refusé à utiliser la force face aux mutins. Mais là, il n’était plus question de revendications corporatistes. C’étaient des pillards », affirme un proche collaborateur de Compaoré.

Le 2 juin, une grosse centaine d’hommes sont envoyés à Bobo. Le lendemain, dans la matinée, la sirène de l’hôtel de ville retentit : elle appelle les habitants à rester chez eux. Les soldats d’élite, lourdement armés, investissent alors les quartiers, encerclent le camp des mutins et tirent. Trois heures après l’assaut, la ville est sous contrôle. Bilan : sept morts (six parmi les mutins, la septième étant une fillette touchée par une balle perdue), une vingtaine de blessés et cinquante-sept arrestations. Les inculpés seront jugés par la justice civile.

Réformer l'armée, oui. La purger, non.

À Ouaga, tout le monde se pose la question : que faire de cette armée dont certains des membres se comportent en voyous ? Le malaise est profond, comme l’ont démontré les mutineries et leur lot de pillages, viols et blessés par balles. Les derniers engagés, à l’origine des soulèvements, ont été mal recrutés (« on a pris n’importe qui, il fallait faire du chiffre pour étoffer l’armée », aujourd’hui forte de 12 000 hommes, explique un officier) et mal formés (« il y a un déficit de personnel encadrant »). Y aura-t-il une purge pour écarter les brebis galeuses ? De nombreux observateurs le réclament, estimant que l’armée doit se professionnaliser, quitte à clairsemer ses rangs. Mais selon un collaborateur du président, ce n’est pas d’actualité. « Il n’y aura qu’une réorganisation. Et on va changer les méthodes de recrutement et d’encadrement. » L’enseignement du civisme et des principes de la démocratie pourrait être remis au goût du jour. La célèbre phrase de Thomas Sankara – « un militaire sans formation politique est un criminel en puissance » – aussi.

Cette intervention a été unanimement saluée. Même les médias, souvent critiques à l’égard du régime, s’en sont félicités. « Enfin, le président prend ses responsabilités », souffle un éditorialiste, qui rappelle que les mutins n’ont jamais eu bonne presse. Dans l’entourage de Compaoré, le ton est affirmatif. « C’est fini maintenant. Les soldats ont peur. Les mutins arrêtés vont être jugés et certainement radiés de l’armée », affirme un conseiller.

Il faut le croire : l’heure est à l’apaisement – même si, comme le remarquent plusieurs diplomates, l’on va au Burkina de surprise en surprise depuis trois mois. Sur le front social aussi, l’agitation est en voie d’extinction. Le Collectif contre la vie chère (CCVC) n’appelle plus à manifester. Les magistrats sont rentrés dans le rang. Les enseignants ont pour la plupart repris le travail. Les cotonculteurs, qui menaçaient de boycotter la récolte, sont retournés aux champs. Seul le secteur minier reste en ébullition : après des grèves dans les mines d’or de Taparko et d’Inata, c’est au tour des mineurs de Kalsaka de réclamer de meilleures conditions de travail.

« Les mutineries ont joué contre le mouvement social, estime un observateur indépendant. Les gens, apeurés, craignent que cela ne dégénère. » Voire… Selon Sagado Nacanabo, le secrétaire confédéral de la Confédération générale du travail du Burkina (CGT-B), ce sont les mesures annoncées par le gouvernement qui ont calmé les esprits. « Il y a eu des avancées, reconnaît-il. Ce que nous réclamions depuis des années, qui nous avait encore été refusé en février, nous a été promis en mai. Certes, nous n’avons pas obtenu d’augmentation des salaires, mais le gouvernement a répondu à nos autres attentes. Maintenant, nous attendons de voir si les promesses sont tenues. » Si rien n’est fait, le syndicaliste renvoie au mois d’octobre un éventuel mouvement.

Étudiants choyés

Il faut dire que la liste des promesses est longue, et les bénéficiaires nombreux. Les cotonculteurs ont obtenu la baisse du prix des intrants ; les sociétés cotonnières, la prise en charge d’un endettement vieux de dix ans. Fin avril, le gouvernement a annoncé la suppression de la taxe de développement communal – l’une des revendications phares du CCVC –, et une baisse de 10 % de l’impôt sur le revenu. Il s’est également engagé à accélérer l’avancement des fonctionnaires, en panne depuis plusieurs années. Dix jours plus tard, il a annoncé la baisse des prix de quatre produits de grande consommation (le riz importé, le riz local, le sucre en poudre et l’huile alimentaire), la suspension de la tarification des actes médicaux et des pénalités de retard sur les factures d’électricité. Les enseignants, quant à eux, ont gagné des indemnités spéciales. Même les étudiants, toujours prompts à descendre dans la rue, ont été choyés : le 28 avril, le gouvernement a annoncé le retrait avec effet immédiat de la police universitaire, mise en place en 2004.

La liste des promesses est longue, et les bénéficiaires nombreux.

La justice n’est pas en reste. Le nouveau garde des Sceaux, Jérôme Traoré, a assuré que le dossier Justin Zongo, cet élève dont le décès, en janvier, est à l’origine de la révolte, serait traité avec diligence. « D’autres cas jusque-là en sommeil seront réveillés », affirme un collaborateur du Premier ministre Luc Adolphe Tiao. Et pas seulement les crimes de sang. Cette semaine doivent se tenir, au tribunal de Ouagadougou, des assises un peu particulières. Du 14 au 17 juin, la Chambre criminelle de la cour d’appel doit juger une quinzaine de prévenus accusés de détournement de fonds publics (pour un total de 400 millions de F CFA, 610 000 euros). En soi, rien d’exceptionnel : ces assises se tiennent régulièrement. Mais, pour la première fois, elles ne concernent que des crimes économiques. « D’habitude, ces affaires sont noyées dans la masse des crimes de sang. L’idée est de montrer que, contrairement à ce que l’on entend, l’impunité en matière de corruption n’est pas totale », affirme un magistrat.

Communiquer

C’est pour cela que l’ancien journaliste qu’est Luc Adolphe Tiao a été nommé à la primature, le 18 avril. Depuis, sur ce point, c’est un sans-faute. Pas une semaine ne passe sans que lui ou l’un de ses ministres parcoure le pays à la rencontre des commerçants, des paysans, des enseignants… Quand il y a mutinerie, le cortège gouvernemental ne tarde pas à aller présenter ses condoléances aux victimes et aux chefs coutumiers. Les conférences de presse gouvernementales, auparavant précieuses car rares, sont devenues hebdomadaires. Lors de ces rencontres, deux voire trois ministres prennent le temps d’expliquer les réformes. « Nous ne faisons que mettre en œuvre les consignes du président, qui nous a demandé d’ouvrir un dialogue direct avec nos concitoyens », indique un collaborateur du Premier ministre.

Cela suffira-t-il à calmer les Burkinabè ? Les observateurs étrangers en poste à Ouaga accueillent avec enthousiasme ces annonces, à l’image d’Amos Tincani. Sur le départ, le chef de la délégation de l’Union européenne a fait part de ses regrets lors de son pot d’adieu, le 3 juin : « C’est maintenant que la période excitante commence. J’ai attendu trois ans et demi mais c’est vous qui allez vivre la saison des réformes. »

Pour les syndicats, les mesures annoncées ne règlent pas les problèmes de fond.

Les syndicalistes comme la classe politique, eux, en doutent. « Je ne suis pas convaincu par ces annonces », grogne le chef de file de l’opposition, Bénéwendé Sankara. « Elles permettent de tempérer la situation, mais pour un temps seulement. Nous avons affaire à un gouvernement de crise. Mais les problèmes de fond ne sont pas résolus. » En écho, l’ancien ministre des Affaires étrangères, Ablassé Ouédraogo, rappelle que le problème n’est pas conjoncturel, mais structurel.

Sentiment d’injustice

Comme lui, de nombreux diplomates et observateurs estiment que la crise qui secoue le pays a des fondements qui remontent loin dans le temps. Amos Tincani a également fustigé le sentiment d’injustice partagé par de nombreux Burkinabè. « La réforme du secteur de la justice est le dénominateur commun de toutes les revendications. »

Plus tôt, il avait dénoncé « le paradoxe burkinabè », un terme employé par les institutions internationales pour qualifier le fossé entre la croissance soutenue du pays (entre 3 % et 6 % depuis cinq ans) et son faible impact sur la réduction de la pauvreté (le Burkina, 161e sur 169, végète dans les profondeurs du classement de l’Indice de développement humain établi par le Pnud). Dans ce contexte, « se contenter de mesurettes et d’un plan com’ serait suicidaire », estime un diplomate.

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