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17/06/2011 à 15:10
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L'État a pu prélever 120 milliards de F CFA, en partie grâce aux exportations de cacao. L'État a pu prélever 120 milliards de F CFA, en partie grâce aux exportations de cacao. © Sia Kambou/AFP

Plus de 15 milliards d’euros sur cinq ans. C’est le montant que veut mobiliser le président Ouattara pour relancer l’économie de la Côte d'Ivoire. Pour l’instant, les entreprises pansent leurs plaies et se remettent lentement en ordre de marche.

Plus d’un mois après la fin de la crise, le secteur privé ivoirien n’a toujours pas achevé de faire le bilan des combats, des grèves à répétition, de l’embargo portuaire, de l’arrêt du système bancaire, des pillages et des destructions massives. Les estimations provisoires établies par les organismes patronaux atteignent déjà plus de 1 500 milliards de F CFA (2,3 milliards d’euros).

Aucun secteur n’a été épargné. La suspension de l’émission des SMS par le camp Gbagbo a entraîné un manque à gagner quotidien de 200 millions de F CFA pendant trois mois pour les opérateurs télécoms. Dans les hydrocarbures, les pertes avancées sont de 200 milliards. Celles du groupe Cie-Sodeci (eau et électricité) sont évaluées à plus de 10 milliards. Les banques connaissent une perte directe de 10 milliards, auxquels il faut ajouter près de 500 milliards de créances compromises. Pour l’instant, les compagnies d’assurances rechignent à prendre en compte les sinistres consécutifs à la situation de guerre.

Environ 80 % des PME d’Abidjan n’ont pas repris leur activité, certaines ont même disparu. « Personne ne pense à nous, se plaint un chef d’entreprise français opérant dans les services énergétiques. Le lendemain de ma reprise, j’ai subi un contrôle fiscal. On en a ras-le-bol d’être la vache à lait de l’État. » Jean Kacou Diagou, président de la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire, attend un « signal fort des autorités ». Il demande des dédommagements, le règlement de la dette intérieure et des arriérés de TVA (5 milliards de F CFA), et un moratoire pour le paiement des impôts. Marthe Ehui, présidente de la Fédération ivoirienne des petites et moyennes entreprises, appelle pour sa part les pouvoirs publics à réactiver rapidement les programmes d’appui aux PME.

Cellule de réflexion

Organisations patronales et chambres syndicales ont ouvert des discussions avec la primature, qui a mis en place une cellule de réflexion postcrise. Face à l’urgence, le gouvernement a lancé un fonds de 12 milliards de F CFA : une partie sera utilisée comme garantie pour les prêts bancaires, l’autre pour les indemnisations. Dans la filière cacao, l’État a accordé aux exportateurs des allègements de taxes pour compenser les préjudices subis lors de l’embargo portuaire. Le président français, Nicolas Sarkozy, s’est engagé à prêter 100 millions d’euros aux PME sinistrées. Quant à la Banque mondiale, elle a promis un don de 45 milliards de F CFA d’ici à septembre.

Mais toutes ces mesures sont loin de satisfaire le patronat, qui prépare une série de propositions pour relancer l’économie. La priorité, c’est la sécurité. « Tout le monde porte des treillis, continue Jean Kacou Diagou. Il y a entre 2 000 et 3 000 prisonniers qui errent dans la ville et menacent nos activités. On ne fait plus la différence entre les FRCI [Forces républicaines de Côte d’Ivoire, NDLR] et les bandits. » Et de proposer d’habiller les soldats avec un nouvel uniforme. « Nous voulons plus de transparence dans la gestion des affaires, il faut que l’insécurité juridique qui a freiné la bonne marche du secteur privé prenne fin », demande Maximilien Lemaire, président de la Chambre de commerce européenne de Côte d’Ivoire.

Autre requête : la réfection des routes et l’extension du réseau. L’État a commencé à combler les trous dans la métropole économique, mais l’axe côtier (route Abidjan-San Pedro) est dans un état déplorable, et les pistes rurales ne sont plus entretenues, ce qui pèse inévitablement sur les coûts d’évacuation des produits. « Le président doit donner un coup de fouet au secteur bancaire en créant une société qui prendra en compte les mauvaises créances, comme cela s’est fait aux États-Unis après la crise financière », suggère Souleymane Diarrassouba, directeur général de Banque atlantique Côte d’Ivoire. Objectif : permettre aux opérateurs d’accéder très vite à de nouveaux prêts et crédits pour financer la relance et les investissements.

Urgences

« Nous sommes conscients des attentes profondes du secteur privé, confie un conseiller du chef de l’État. L’urgence est de stabiliser les activités. Ensuite, on développera le programme économique du président. » Au mois de mai, l’État a réussi à prélever 120 milliards de F CFA, en partie grâce à la reprise des exportations de cacao. Les équipes d’Alassane Ouattara multiplient les réunions avec les bailleurs de fonds, autre source de financement de son programme de gouvernance qu’il a chiffré à 10 000 milliards de F CFA (15 milliards d’euros) pour les cinq années de son mandat.

Parmi les initiatives annoncées : la relance des investissements publics, le financement des grands projets d’infrastructures, la réduction des charges fiscales des entreprises, le développement des secteurs secondaire et tertiaire, la renégociation des contrats pétroliers jugés trop favorables aux opérateurs étrangers et le retour à un organe de gestion unique de la filière café-cacao, en partie libéralisée. Le chef de l’État s’est engagé à « nettoyer la filière », à réinstaurer un prix minimum d’achat garanti aux paysans et à limiter l’ensemble des prélèvements fiscaux revenant à l’État à 25 % du prix international. Est également prévue la mise en place d’un prélèvement mutualisé permettant de financer la modernisation des outils de production et des infrastructures rurales.

Que deviennent les patrons déchus ?

Laurent Gbagbo a entraîné dans sa chute de nombreux patrons, entrés dans une quasi-clandestinité. Jean-Claude N’Da Ametchi, qui avait été parachuté à la tête de la Bicici (filiale de BNP Paribas), est aux abonnés absents. Idem pour Marcellin Zahui, administrateur de SGBCI. Les deux hommes ne sont pas à l’abri d’éventuelles poursuites judiciaires de ces banques, qui ont subi d’énormes pertes lors de leur nationalisation forcée. De son côté, Wenceslas Appiah, de la Banque pour le financement de l’agriculture (BFA) et gendre de Simone Gbagbo, a fui à l’étranger. Kassoum Fadika, de la Petroci, s’est fondu dans la nature pour n’avoir aucun compte à rendre. Lambert Fêh Késsé, qui a dirigé les Impôts, est resté au pays, où il poursuit ses activités de vice-président de la Fédération ivoirienne de football. Enfin, Marcel Gossio, du Port autonome d’Abidjan, un temps au Ghana, est rentré en Côte d’Ivoire. Il se fait discret, prône la réconciliation et souhaite se mettre à la disposition des nouvelles autorités.

Grands travaux

De son côté, le nouveau ministre de l’Énergie, Adama Toungara, a confié aux différents dirigeants de la filière le soin de faire un état des lieux de leurs activités et de proposer un programme de développement allant jusqu’à 2030. Toute la filière se retrouvera pour un séminaire les 9 et 10 juin, à Yamoussoukro, pour déterminer la politique énergétique du pays et définir le rôle de chaque société publique. L’un des objectifs est de passer à moyen terme d’une production de 50 000 à 300 000 barils par jour. Et Abidjan a pour ambition de devenir un port de transbordement pétrolier et d’accueillir une grande plateforme spécialisée dans le raffinage et les produits associés.

Pour favoriser la création d’emplois, Ouattara a également donné l’instruction de reprendre rapidement les grands travaux, notamment la rénovation de l’Hôtel Ivoire, confiée à l’entreprise Pierre Fakhoury Operator (PFO), et la construction d’un troisième pont, attribuée au français Bouygues.

« Nous avons de grandes ambitions dans le secteur touristique, explique un cadre du ministère de tutelle. Mais avant de relancer les projets, il faut que les FRCI retournent dans les casernes. Aucun voyageur ne viendra avant que la sécurité ne soit entièrement rétablie. » C’est aussi l’une des priorités des négociants de matières premières. L’un d’eux nous a fait parvenir une grille de taxes prélevées sur le transport routier. Les Forces de défense et de sécurité (FDS, ex-armée régulière) demandaient 50 000 F CFA par chargement d’Abengourou à Abidjan ; les FRCI exigent désormais 550 000 F CFA pour le même camion. « Nous allons suspendre nos achats de cacao », prévient, si rien ne change, le patron d’un grand groupe de négoce.

Le président Ouattara est conscient des dérives des soldats qui l’ont fait roi. Il a donné à son Premier ministre six mois pour mener la refonte de l’armée. Autre requête adressée à Guillaume Soro : le démantèlement de la Centrale, la structure mise en place par les Forces nouvelles (FN, ex-rébellion) pour collecter les taxes dans la zone septentrionale. Il est temps pour la Côte d’Ivoire de procéder à la réunification effective de son territoire, au redéploiement de l’administration et à l’unicité des caisses. La relance économique en dépend.

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Pascal Airault, avec Baudelaire Mieu à Abidjan

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