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15/06/2011 à 08:49
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Jacob Zuma au Forum économique mondial au Cap, en 2009. Jacob Zuma au Forum économique mondial au Cap, en 2009. © World Economic Forum/Matthew Jordaan

Pauvreté, difficultés économiques, crispations politiques… Le président sud-africain semble à la peine. À mi-mandat, il est contesté jusque dans les rangs de son parti, l’ANC. Mais l’homme a l’art de rebondir.

Un sourire aux lèvres, l’air toujours décontracté… Jacob Zuma est un homme difficile à cerner. De Thabo Mbeki, son prédécesseur à la tête de l’État, les observateurs de la vie politique sud-africaine disaient volontiers qu’il était diplomate, soigné, mais aussi solitaire et têtu. Nelson Mandela, premier président de l’ère postapartheid, était unanimement décrit comme charismatique et intègre.

Dresser, en quelques mots, le portrait de Jacob Zuma est autrement plus délicat. Tantôt rieur et tantôt sombre, le chef de l’État n’a pas peur de changer d’avis. Ses amitiés sont nombreuses et parfois encombrantes. Son histoire personnelle – de la lutte clandestine au palais de Pretoria – est faite de zones d’ombre et de rebondissements.

Jacob Zuma fêtait, en mai, le deuxième anniversaire de son investiture. À 69 ans, il a le regard de ceux qui, de compromis en renoncements, ont la soif de récompense que tout combat durement mené donne envie d’étancher. Parfois un peu trop, et souvent en perdant de vue les idéaux de départ.

Aujourd’hui, l’habile négociateur commence cependant à voir sa popularité s’éroder. Malgré l’engagement de son chef dans la bataille électorale, le Congrès national africain (ANC) a enregistré un recul lors des élections municipales du 18 mai. Sur le front économique et social, les nouvelles ne sont pas meilleures. En 2010, l’Afrique du Sud a enregistré une croissance de 2,8 %, qui devrait, selon le Fonds monétaire international, plafonner à 3,5 % cette année. C’est beaucoup moins bien que chez ses nouveaux « amis » des Bric, (Brésil, Russie, Inde, Chine), qu’elle a rejoints fin 2010. Conséquence : le chômage, talon d’Achille de la nation Arc-en-Ciel, devrait demeurer à un très haut niveau : plus de 24 % en 2010 et 2011.

Désinvolture

Voilà qui ne va pas calmer Unathi. Comme chaque soir, cette femme de ménage de 30 ans rentre chez elle – une baraque de tôle dans un township de Tembisa, lointaine banlieue de Johannesburg. C’est elle qui ramène le seul salaire du foyer. Comme beaucoup dans le quartier, son mari est sans emploi.

Près de vingt ans après la fin de l’apartheid, le quotidien de Unathi a peu changé : toujours pas d’eau courante ni d’électricité, bien que d’immenses lignes à haute tension plongent leurs racines dans le bidonville. Des maisons ont bien poussé sur la colline d’en face, « mais les gens de l’ANC ne les donnent qu’à leurs proches », s’énerve-t-elle. Dans les townships, il y avait déjà eu des émeutes contre l’absence de services de base avant 2009 ; elles sont devenues systématiques depuis l’arrivée au pouvoir de Zuma, qui s’est pourtant toujours vanté – surtout contre son rival, Thabo Mbeki – d’être l’homme du peuple.

L'homme "est un caméléon politique, qui dit à chacun exactement ce qu'il veut entendre".

WikiLeaks, (câble publié fin 2010)

À un an et demi de la grande conférence de l’ANC, qui se tiendra à Mangaung, ces difficultés fragilisent le président sortant. Peut-il être évincé ? Le scénario paraît envisageable. En 2007, Jacob Zuma avait bénéficié de l’exaspération du parti face à la gestion personnelle du pouvoir par son prédécesseur. Malgré son éviction du fauteuil de vice-président en 2005, alors qu’il était empêtré dans des affaires de corruption, il était apparu comme le sauveur, il avait emporté la mise.

La ligue de la jeunesse de l’ANC (l’Ancyl), le Parti communiste sud-africain (SACP) et la Cosatu, la puissante centrale syndicale, l’avaient soutenu jusqu’au bout. C’est un « caméléon politique qui dit à chacun exactement ce qu’il veut entendre », avait analysé la diplomatie américaine au lendemain de son élection, d’après un câble dévoilé en décembre 2010 par WikiLeaks.

Aujourd’hui, ses anciens supporteurs sont frustrés. « Si on continue comme cela, nous allons échouer, avertit Patrick Craven, porte-parole de la Cosatu. Nous ne créerons pas les emplois espérés. » La centrale syndicale ne s’interdit plus de lui mettre la pression. Régulièrement, elle brandit la menace des grèves. Menace qu’elle a mise à exécution au lendemain de la Coupe du monde 2010, paralysant écoles et hôpitaux pendant près d’un mois.

Les relations se sont également dégradées avec Julius Malema, le leader de l’Ancyl, dont le visage poupin dissimule une rhétorique incendiaire qui fait les délices de la presse (« Les Blancs sont des criminels » est l’une de ses dernières provocations). Le chef de l’État, qui l’avait pourtant pris sous sa coupe, a fini par se lasser. « C’est vraiment ce qui a mal tourné sous la présidence Zuma, analyse son biographe, Jeremy Gordin. Il n’a pas discipliné le parti ni ses alliés. » De fait, Zuma manque d’autorité et affiche sa désinvolture. Lorsque la presse dénonce le train de vie de ses ministres et publie les photos de leurs voitures à 1 million de rands (100 000 euros), il ne moufte pas. L’enrichissement fulgurant et visible des responsables du parti, de son propre fils, Duduzane, ou encore des Gupta, une famille d’origine indienne que l’on dit très présente dans son entourage, n’arrange pas les choses. En mars dernier, même l’archevêque Desmond Tutu s’est inquiété à plusieurs reprises de ces dérives.

Pourtant, à l’image de ce personnage respectable et vénéré, qui a récemment rappelé son affection pour Zuma, de nombreux Sud-Africains sont attachés au chef de l’État. Le visage d’Unathi, habituellement marqué par la colère, s’illumine lorsqu’on prononce le nom de « son président ». Chez Nkosi, chauffeur de taxi originaire de Soweto, l’admiration est moins nette. Mais lorsqu’il aperçoit au loin le Soccer City, le stade construit à Johannesburg pour la Coupe du monde 2010, ce fan de football ne peut s’empêcher de ressentir de la fierté.

Survivant

Car Zuma peut se targuer de certaines réussites pendant la première moitié de son mandat. L’organisation du Mondial a, de l’avis général, été remarquable, et même ses opposants en conviennent. Et alors qu’on s’attendait dans la foulée à un pic de la criminalité, celle-ci est tombée à son plus bas niveau depuis la fin de l’apartheid. Les tensions raciales, dont toute la presse faisait ses gros titres après l’assassinat du leader d’extrême droite, Eugène Terreblanche, en avril 2010, n’ont pas non plus fait vaciller le pays.

Et puis le président peut toujours s’appuyer sur la solidité de l’ANC. La célébration du centenaire de l’organisation, en janvier 2012, sera l’occasion de rappeler aux Sud-Africains le lien quasi charnel qui les unit au parti et les glorieuses heures de la « lutte ». Et il y a fort à parier que les turbulents partenaires de la coalition finiront par faire preuve de cohésion.

Pour Zuma, le danger ne peut donc venir que du parti lui-même. Les accusations de complot, dont les médias sud-africains se sont récemment fait l’écho, sont venues le rappeler. Plusieurs responsables chercheraient ainsi à le remplacer par Tokyo Sexwale, le richissime ministre du Logement. « Ces accusations remontent toujours à l’approche d’une conférence de l’ANC, rappelle-t-on dans l’entourage d’un poids lourd du parti. Attendons de voir qui se déclare vraiment. » À part Zuma, on voit mal qui pourrait rassembler les ailes gauche et « nationaliste » du parti. La Cosatu a certes des reproches à lui faire, mais elle considère Sexwale et Malema comme des agents des grandes entreprises. « Et puis Zuma est un survivant, rappelle Jeremy Gordin. Il ne faut pas oublier d’où il vient. »

Le parcours du petit gardien de vaches empêché d’aller à l’école plaide pour lui. De la direction des services secrets de l’ANC depuis son exil zambien, dans les années 1980, Msholozi (le nom de code de Zuma à l’époque) a conservé une profonde connaissance des rouages du parti. À son retour en Afrique du Sud, il reçoit de Mandela une mission : reconquérir sa terre du Kwazulu-Natal, où le Parti Inkhata de la liberté (IFP, parti nationaliste zoulou) occupe le terrain. Son succès est indéniable. Mieux : depuis que « JZ » est à la présidence, l’ANC y domine électoralement. À la conférence de Mangaung, il devrait en récolter les fruits : avec le déclin du parti dans son bastion historique du Cap-Oriental, la délégation venue du Kwazulu-Natal devrait être la plus nombreuse. Et la plus bruyante.

Les critiques de ses détracteurs peuvent continuer de pleuvoir, Zuma sait que, dans l’enceinte du plus vieux parti d’Afrique, leur avis ne pèse pas lourd. C’est peut-être pour cela que le sourire ne quitte jamais très longtemps le visage de Jacob Zuma. 

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