Le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, est on le sait un homme pétri de qualités. Mais il a un défaut, plutôt répandu chez les énarques: l’allergie aux critiques – et par conséquent,à l’autocritique. Trois mots,dans le n° 2625 de J.A., ont mis sa susceptibilité (et ses nerfs) à vif. Il est vrai qu’il s’agissait du Rwanda, de la France et du génocide, dossier douloureux s’il en est, et qu’à la question que nous lui avions posée – « Alain Juppé serait-il le bienvenu au Rwanda ? » – le président Kagamé a eu la réponse cinglante : « Not at my knowledge » (« pas à ma connaissance »). Il est vrai aussi qu’Alain Juppé, qui occupait le même bureau en 1994, n’a pas été ménagé depuis par les autorités de Kigali et qu’il n’a de son côté jamais été avare de critiques à l’encontre de tous ceux qui, en France –à commencer par son prédécesseur Bernard Kouchner–, estimaient indispensable d’exercer sur cette période un droit d’inventaire.
Droit dans ses bottes, notre ministre d’État a donc immédiatement convoqué l’ambassadeur du Rwanda – lequel a été reçu dans une atmosphère sibérienne – puis fait sonner la charge par son porte-parole, avant de prendre lui-même les choses en main. Lors d’une conférence de presse, puis devant les députés le 4 mai, c’est un Juppé dressé sur ses ergots qui mène la contre-attaque : « M. Kagamé a dit que je n’étais pas le bienvenu au Rwanda: cela tombe bien. Je n’avais pas l’intention d’y aller, ni de lui serrer la main.» Vient alors cet avertissement, sur fond de défense de l’honneur de l’armée française : « J’espère qu’un jour la vérité historique sera faite sur ce qui s’est passé au Rwanda entre 1993, un peu avant, et puis pratiquement aujourd’hui. »
Alain Juppé n’a pas tort : on ne connaît pas encore toute la vérité sur les éléments déclencheurs du génocide des Tutsis. Sauf que son propre patron, Nicolas Sarkozy,a déjà fait un grand pas sur ce chemin dans un sens radicalement opposé à celui que suggère le titulaire du Quai d’Orsay. En visite à Kigali en février 2010, il a parlé des « graves erreurs d’appréciation » et de cette « forme d’aveuglement » qui avait alors saisi un gouvernement dont lui-même faisait partie aux côtés de M.Juppé. Une lucidité que ce dernier ne partage manifestement pas, tant les responsables français de l’époque semblent frappés d’uneforme incurable d’onchocercose. Dans ce dernier épisode du feuilleton franco-rwandais, certains à Paris (et non des moindres) ont cru déceler une sorte d’instrumentalisationde J.A. Le but: nuire aux relations entre les deux pays – ce qui, soit dit en passant, peut profiter au diable et à son contraire.Faute de convaincre les amateurs de théorie du complot, le mieux est donc que j’avoue tout. Si je ne lui avais pas posé de questions sur ce qu’il pensait d’Alain Juppé, Paul Kagamé n’yaurait pas répondu. Mais j’aurais, tout simplement,mal fait mon métier.
P.-S. : Pendant qu’à Paris le lointain successeur du comte de Vergennes exprimait son courroux, le très branché Paul Kagamé s’éclatait sur la Toile en répondant aux questions des internautes sur la plateforme World View de YouTube. Gouvernance, corruption, Kaddafi, Mugabe… mais rien sur Alain Juppé. Ouf !

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