16/05/2011 à 15h:31 Par Nicolas Michel
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Les statuettes se retrouvent loin de leur terre d'origine. Les statuettes se retrouvent loin de leur terre d'origine. © D.R.

Comment exposer un culte qui reste mystérieux ? La Fondation Cartier pour l’art contemporain, à Paris, a choisi de privilégier la dimension esthétique des objets associés à la pratique vaudou. Une décision assumée, mais polémique.

Elle est debout devant la porte, les bras le long du corps, la tête légèrement penchée sur le côté, comme empesée par une vague tristesse. Les veines du bois dont elle est faite ont été creusées par l’eau, le temps, le vent peut-être. Matériau brut, grâce du port : sa beauté est saisissante – même pour quelqu’un qui ignorerait tout de sa signification. Il s’agit d’une sculpture dite « bocio gardien », présentée au tout début de l’exposition « Vaudou » qu’organise la Fondation Cartier pour l’art contemporain, à Paris, jusqu’au 25 septembre 2011. Elle n’est pas seule : outre les bocio gardiens sculptés dans des troncs d’arbre et disposés à l’entrée des maisons pour les protéger et assurer la bonne entente de la famille, les visiteurs peuvent contempler, dans le clair-obscur du sous-sol, près d’une centaine de statuettes plus petites, chargées de cauris et d’ossements, parfois ligaturées ou transpercées de taquets, enveloppées d’une aura sombre et mystérieuse.

Les organisateurs de l’exposition, dont la scénographie solennelle est signée par le célèbre designer italien Enzo Mari, ont fait le choix, radical, de ne rédiger aucun cartel explicatif. « Nous avons recherché une confrontation directe qui permette au spectateur d’entrer immédiatement en contact avec les œuvres, explique l’une des commissaires de l’exposition, Leanne Sacramonne. La fonction exacte et précise de l’objet est impossible à connaître. C’est un parti pris que nous essayons d’assumer. » Collectionneur d’objets liés au culte vaudou et directeur de l’Office de tourisme d’Abomey et région, le Béninois Gabin Djimassé se montre compréhensif vis-à-vis de cette décision. « Je ne la condamne pas, dit-il. Même si l’on se mettait à donner des explications, la compréhension resterait difficile. Le vaudou, c’est une religion, une culture, une philosophie, une vie pour nous. »

Désacralisé

Ainsi, le plus facile reste de se promener entre les bocio pour le seul plaisir des sens – un plaisir garanti par l’étrange beauté des pièces appartenant, pour la plupart, à la collection de l’expert Jacques Kerchache (1942-2001). Marchand d’art controversé, collectionneur avisé, baroudeur ayant écumé le Bénin dans les années 1960, ami du président français Jacques Chirac, qu’il aurait convaincu de créer le musée du Quai Branly, l’homme défendait cette position contemplative, aujourd’hui fréquente : « La valeur est dans l’œuvre qui se trouve devant moi, quelle que soit son origine, sa provenance, écrivait-il. Je n’ai pas besoin de traducteur, ni d’historique, ni de descriptif. Seul m’importe ce que l’artiste a voulu faire. »

Ethnologue, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, auteur du livre Le Scandale des arts premiers. La véritable histoire du musée du Quai Branly (éd. Mille et Une Nuits), Bernard Dupaigne s’inscrit en faux contre cette approche. « C’est une position de paresseux : “Admirons sans chercher à comprendre” ; de raciste : “Cela ne sert à rien de chercher la pensée des créateurs derrière la beauté des œuvres, ni la fonction de leur travail, ni le sens qu’il avait pour la société.” Pourquoi se demander à quoi les objets correspondaient dans leurs sociétés d’origine puisque, maintenant, ils ne sont plus que des marchandises désacralisées ? En faisant sortir les œuvres du champ scientifique, on les fait entrer dans celui de la spéculation. Mais cela reste un appauvrissement de la connaissance, un refus de l’autre, qui va jusqu’au mépris, puisque le créateur ne pense pas… »

Ainsi, celui qui veut tenter de s’introduire, même de manière furtive, dans la magie du vaudou devra donc se reporter au film, au catalogue et aux divers fascicules – le Guide des enfants est ludique et instructif ! – qui accompagnent l’exposition. Gabin Djimassé apporte pour sa part quelques précisions utiles sur les bocio. « […] Dans le contexte et l’imaginaire de la culture fon, […] pour atteindre la force insaisissable, divine, chacun peut utiliser l’intermédiaire qui lui est le plus proche, et à travers lequel se manifeste le souffle, écrit-il. Le bocio est un de ces objets. “Bocio” peut littéralement se traduire du fongbé (langue fon) par “cadavre qui possède du souffle divin”. » L’Occidental, pour qui la notion de vaudou se résume fort souvent à l’image d’une poupée percée d’aiguilles, apprendra que si le taquet de bois fiché dans la poitrine « vise à provoquer la mort », les taquets en général « ne sont rien d’autre qu’un élément servant à enfermer un souhait dans la sculpture », comme l’explique Leanne Sacramonne.

Combattre les préjugés

Où se situer, entre l’immédiateté esthétique et les humaines complexités de l’anthropologie ? Gabin Djimassé apporte une réponse en demi-teinte : « On ne peut pas exposer le vaudou, car on ne peut pas exposer une religion. Ce que l’on voit, ce ne sont que quelques éléments qui participent à la gestion du culte… » Lui-même laïc et collectionneur, il ajoute : « Moi, je souffre à la place des objets. Ils ne sont pas dans leur environnement. Les statuettes montrées en vitrine, il faut habituellement entrer dans l’intimité des gens pour les voir. Elles ne sont pas conçues pour leur aspect esthétique ou bizarre, mais pour leur fonctionnalité. La preuve, on y verse régulièrement des éléments sacrificiels qui finissent par les recouvrir. Reste que les exposer en Europe a des aspects positifs : cela permet de parler du vaudou, de lever un coin du voile et de combattre un certain nombre de préjugés sur la pratique. » Pour lui, c’est aussi l’occasion de s’élever contre « la saignée » dont est victime le Bénin : nombre de bocio se retrouvent désormais loin de leur terre d’origine – aux États-Unis par exemple. « Si cela continue ainsi, les Béninois que nous sommes ne sauront plus ce qu’il s’est passé avant nous, s’exclame Djimassé. C’est une perte immense, car pour avancer les jeunes ont besoin de savoir ce que les anciens ont laissé. » Une perte pour les Béninois, sans doute, mais des gains confortables pour les collectionneurs et marchands avertis. Le 13 juin 2010, lors de la dispersion d’une partie de la collection Kerchache par la maison de vente aux enchères Pierre Bergé & Associés, plusieurs bocio ont été vendus aux alentours de 10 000 euros pièce.

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