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26/04/2011 à 09:07
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L’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo, lors de son arrestation, le 11 avril 2011 à Abidjan. L’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo, lors de son arrestation, le 11 avril 2011 à Abidjan. © AFP

Isolé, encerclé, épuisé et affamé, l'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo s’est montré pugnace jusqu’au bout, n’hésitant pas à ordonner le bombardement de la résidence de l’ambassadeur de France. Deux semaines après sa chute, récit d’une capture obtenue de haute lutte.

Premières images après sa capture. Laurent Gbagbo a l’air hébété. Il ne semble pas comprendre ce qui lui arrive. Et pour cause. Jusqu’au dernier moment, il a cru qu’il pourrait renverser la partie.

Jeudi 7 avril, Alassane Ouattara décrète le blocus de sa résidence. Vendredi 8 avril, sa réplique est foudroyante : sept obus et trois roquettes s’abattent sur la résidence de l’ambassadeur de France, qui jouxte la sienne. Pas de blessés.

Samedi 9 avril, Laurent Gbagbo va plus loin. Il ordonne l’attaque du Golf Hôtel, le QG de son adversaire. Une heure de bombardements au mortier, à partir de sa propre résidence ! Une heure de panique dans le camp Ouattara. Au total, plus de peur que de mal. Mais la preuve est faite que les frappes de l’Onuci et de la force française Licorne, le 4 avril, n’ont pas suffi. Le camp Gbagbo a mis des armes lourdes à l’abri. Il reste fort.

Main dans la main

Mieux, il réussit à renforcer son dispositif de défense. À Cocody, les pilotes d’hélicoptère de l’Onuci en reconnaissance constatent avec effarement qu’une soixantaine de blindés et de pick-up sont venus des camps militaires d’Agban et d’Akouédo pour protéger la résidence. Désormais, il y a là trois fois plus de moyens qu’avant les frappes du 4 avril ! À la manœuvre, le général Dogbo Blé, le chef des Bérets rouges de la garde républicaine. En octobre 2000, c’est lui qui avait retourné une partie de l’armée contre le général Gueï.

Même région natale, mêmes combats… Dogbo Blé et Gbagbo sont main dans la main. Le militaire est à la présidence, au Plateau. Le politique à la résidence, à Cocody. Ils sont en liaison permanente. Un modèle : Idriss Déby Itno. En février 2008, le président tchadien avait retourné in extremis la situation, à 500 m de son palais. Ce samedi 9 avril, ils y croient encore…

Le même soir, branle-bas de combat dans le camp Ouattara. L’attaque du Golf Hôtel en a sonné plus d’un. Le camp Gbagbo relève la tête. Il faut la couper tout de suite, sans quoi… Alassane Ouattara est au Golf et Guillaume Soro au « corridor de Gesco », à l’entrée nord d’Abidjan. Il campe avec ses hommes à la belle étoile ou, au mieux, dans une auberge villageoise. Soro presse Ouattara de demander à l’ONU et à la France une deuxième série de frappes sur les armes lourdes de Gbagbo. Alassane Ouattara contacte Paris et New York. A priori, pas de problème. Comme le lundi 4, l’opération peut être couverte par la résolution 1975 du Conseil de sécurité de l’ONU. « La décision a été difficile à prendre, confie un diplomate français. Cette fois-ci, on avait une obligation de résultat. » Sous-entendu : si les frappes ne réussissaient pas, le camp Gbagbo pouvait gagner la bataille. Nicolas Sarkozy hésite. Mais un argument le convainc. C’est le précédent Kadhafi. Il y a deux mois, tout le monde le croyait fini. Il tient toujours. Pas question de laisser s’enliser le conflit ivoirien, avec le risque de voir surgir des règlements de comptes ethniques.

"Bouffé du lion"

Le dimanche 10 avril en début d’après-midi, le compte à rebours est lancé. Les premières frappes auront lieu à 16 h 45. Toute la nuit précédente, les hélicoptères de Licorne ont tourné au-dessus de Cocody pour identifier une à une les armes lourdes du camp Gbagbo. Le QG de l’Onuci, au nord du Plateau, est visé par des tirs. Dans son bunker, Choi Young-jin, son patron, bout d’impatience. « Les jours précédents, il était prudent. Mais, ce dimanche, il a bouffé du lion », raconte un témoin. À l’heure dite, les deux MI-24 de l’Onuci, pilotés par des Ukrainiens, entrent en action. Normal. Ils ne peuvent voler que de jour. Ils attaquent les canons et les blindés qui protègent le palais présidentiel, au Plateau. À la nuit tombée, les quatre Gazelle de Licorne, appuyées par un Puma, prennent le relais. Objectif : le quartier de la résidence, à Cocody. Frappes précises et continues. À 22 heures, un orage éclate dans le ciel d’Abidjan. Le bombardement cesse pendant une heure. Puis il reprend, méthodique, jusqu’à 4 heures du matin. À cet instant, l’état-major français croit que le terrain est « nettoyé », et le fait savoir à Guillaume Soro.

Mais la détermination du camp Gbagbo est plus forte que ne l’imaginent les Français. Ce dimanche soir, en plein bombardement, le général Dogbo Blé a fait venir à la présidence six cents jeunes miliciens – certains ont à peine 15 ans – qu’il a recrutés dans le quartier Blockoss. Laurent Gbagbo ne lâche rien. Et malgré la pluie de roquettes françaises qui s’est abattue sur Cocody, il garde encore du « lourd » dans l’enceinte de sa résidence, avec l’appui de deux cents hommes. À 8 heures, ce lundi 11 avril, Guillaume Soro lance ses Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) à l’assaut de ce dernier carré, mais cinq pick-up sur sept sont détruits par un canon de 20 mm servi par de bons artilleurs. Les FRCI se replient. Rien n’est encore joué.

« Il faut en finir », lâche l’état-major à Paris. « Il y a un moment où, mandat ou pas, il faut que les choses s’arrêtent », lance un proche de Nicolas Sarkozy. Les hélicoptères de Licorne décollent à nouveau. Cette fois, ils ne ciblent plus seulement les blindés autour de la résidence. Ils frappent à l’intérieur de l’enceinte, et tirent sur les canons bitubes placés dans les ouvertures du bâtiment lui-même. « C’était une véritable poudrière, raconte son plus proche voisin, Jean-Marc Simon, l’ambassadeur de France. Le mur qui sépare la résidence de Gbagbo de la mienne s’est effondré sur quinze mètres. Sans doute à cause de l’effet de souffle d’une explosion. »

Estocade

Au même moment, une trentaine de blindés français – notamment les redoutables Sagaie, équipés d’un canon de 90 mm – sortent du camp militaire de Port-Bouët, franchissent le pont Houphouët, sur la lagune, et se déploient sur le boulevard de France, à Cocody, à quelques centaines de mètres de la résidence. Objectif : isoler l’ex-président dans la partie sud de Cocody, empêcher l’arrivée de renforts pro-Gbagbo venus du Nord, et – qui sait ? – porter l’estocade. Comment ont été ouvertes les brèches dans le mur d’enceinte de la résidence ? Sans doute avec les projectiles des hélicoptères ou des chars français. Qui a enfoncé le portail d’entrée ? « Disons que nous sommes allés aux limites de l’enceinte », répond pudiquement un décideur français.

"Ne me tuez pas"

En fin de matinée, les derniers soldats pro-Gbagbo se débandent. Les FRCI s’avancent à nouveau vers la résidence. Plusieurs « comzones » (commandants de zone) sont là : les commandants Zakaria Koné, Vetcho, Morou Ouattara et Wattao. Deux cents à trois cents hommes sont avec eux. Ils entrent prudemment dans le jardin de la résidence. À 12 h 45, Laurent Gbagbo décide de se rendre. Son secrétaire général, Désiré Tagro, téléphone à l’ambassadeur de France. « Prenez un drapeau blanc et sortez du bâtiment », lui conseille Jean-Marc Simon. « Quand il m’a parlé, il y avait un énorme brouhaha autour de lui, comme si des gens se disputaient », témoigne-t-il. Dix minutes plus tard, Tagro rappelle Simon : « Je suis sorti, mais on m’a tiré dessus. – Restez en ligne, j’appelle Soro. » Aussitôt, Simon contacte Soro, qui donne dix minutes à Gbagbo et à ses fidèles pour sortir du bâtiment. Dans le même temps, Soro ordonne à Zakaria Koné – qui était en « liaison portable ouvert » avec lui – de faire cesser les tirs pendant dix minutes.

Comment est mort Désiré Tagro ? « Il a eu la malchance de tomber sur des éléments qui l’ont un peu roué de coups », a dit le commandant Wattao sur RFI. Les circonstances de son décès restent mystérieuses. À 13 h 08, les commandants Vetcho et Morou Ouattara descendent dans le sous-sol de la résidence avec leurs hommes. Selon leur témoignage, Laurent Gbagbo lance : « Ne me tuez pas, ne me tuez pas. » Très vite, il reconnaît les deux comzones et paraît rassuré. C’est fini. Tout le monde se rend. Comme la France et Alassane Ouattara l’avaient demandé avec insistance, Gbagbo est sain et sauf. Sonné par les dernières heures de combat, épuisé, affamé comme les cent quatre autres occupants de la résidence – ils n’avaient plus rien à manger… Mais sain et sauf.

Quelques minutes plus tard, l’ancien maître de la Côte d’Ivoire est affublé d’un gilet pare-balles et d’un casque, puis emmené sans encombre jusqu’au Golf Hôtel. Son épouse a moins de chance. À son arrivée dans le hall, elle est reconnue, insultée, agressée. Tresses arrachées, vêtements déchirés. Michel, le fils aîné de Laurent, échappe de peu au lynchage. Chambre 468, Simone Gbagbo apparaît prostrée, yeux fermés. Son mari s’éponge le visage, les aisselles, change de chemise et parle à ses geôliers. Il semble ailleurs, incrédule devant sa propre chute. 

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