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11/04/2011 à 11:31
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Lagos est réputée pour ses gros embouteillages à l'origine du 'go slow'. Lagos est réputée pour ses gros embouteillages à l'origine du "go slow". © AFP

Embouteillages, délestages, criminalité... Avec ses dix millions et demi d’habitants, la métropole explose. Mais depuis quelques années, les autorités locales travaillent – et avec succès – à son aménagement. Reportage.

Des milliers de voitures sont à l’arrêt, pare-chocs contre pare-chocs. Le Third Mainland Bridge, pont de 12 km reliant l’île du centre de Lagos aux quartiers populaires du continent, est bloqué par l’un de ces gigantesques go-slow dont la capitale économique du Nigeria a le secret. Les chauffeurs de taxi, habitués aux caprices du trafic, sont sortis de leurs voitures et devisent, assis sur leurs capots, en attendant de redémarrer. « Ici, on sait quand on part, jamais quand on arrive », observe l’un d’eux. Au bout d’une heure, le flot de véhicules s’ébroue de nouveau. C’était un « petit » go-slow : les automobilistes peuvent passer des soirées entières dans les bouchons.

Cité des "bad boys"

Suffering and Smiling, chantait Fela Kuti, le célèbre fondateur de l’afrobeat, à propos de sa ville natale. Souffrante et souriante. Lagos fascine et rebute. « Des gratte-ciel de Victoria Island jusqu’aux bidonvilles d’Oshodi, des boîtes de nuit d’Ikeja aux villas cossues d’Ikoyi, Lagos dégage une énergie incroyable, observe Giles Omezi, architecte et chercheur anglo-nigérian, amoureux de la mégapole lagunaire. Elle est la porte du Nigeria sur le monde, avec son port et sa modernité. »

Avec une population estimée à plus de 10,5 millions d’habitants par le Programme des Nations unies pour les établissements humains (ONU-Habitat), Lagos est déjà la ville la plus peuplée d’Afrique subsaharienne. Depuis 2005, elle accueille chaque année entre 400 000 et 600 000 nouveaux arrivants. En 2015, elle devrait compter 12,5 millions d’habitants, et dépasser Le Caire pour devenir la plus grande ville du continent.

Délaissée par les autorités nigérianes après le transfert du pouvoir fédéral à Abuja, en 1991, Lagos a longtemps cultivé sa mauvaise réputation, devenant à la fin du siècle dernier le territoire des « bad boys », qui sévissaient à la nuit tombée le long de ses artères délabrées.

Mais un vent nouveau souffle sur la lagune. Le programme Kick Against Indiscipline, lancé par le gouverneur Babatunde Fashola, élu en 2007, a permis de réduire la criminalité, quitte à utiliser des moyens contestables : bastonnade des petits délinquants et destruction des commerces illégaux. Les Lagosiens peuvent désormais sortir le soir. Les ouvertures de restaurants, cinémas et salles de concert (dont le New Africa Shrine de Femi Kuti, fils de Fela) se multiplient. Depuis 2000, la mise en œuvre d’un plan de développement pour les neuf quartiers qui composent cette ville étendue sur 3 000 km² progresse lentement mais sûrement. « Il s’agit de créer une économie locale de proximité à l’échelle de chacun de ces quartiers pour limiter les déplacements plus lointains », explique Francisco Abosede, ministre de l’Urbanisme de l’État de Lagos depuis 1999. « Les Lagosiens sont très attachés à leur quartier, poursuit l’architecte Giles Omezi. Victoria Island est le territoire de la bour­geoisie et des affaires. Dire qu’on y habite est une preuve de réussite ­sociale. Les habitants d’Ikeja, où résidait Fela Kuti, sont quant à eux fiers de leur tradition contestataire et festive. »

Boutiques insalubres

Le marché bigarré d’Oluwele, l’un des plus grands de la ville, fait l’objet d’un réaménagement. Pour remplacer le millier de boutiques faites de bric et de broc, le gouvernorat construit des marchés couverts à étages. Dans le premier de ces bâtiments, les commerçants se disent plutôt satisfaits : « Le loyer est raisonnable, détaille Ibrahim Ibrahim, un commerçant de 32 ans qui vient de s’installer dans un des boxes pour y vendre des jeans. Je paie 120 000 nairas [537 euros, NDLR] pour une année, contre 90 000 nairas auparavant, mais l’endroit est nettement plus propre. » « Ici, on n’est plus à la merci de loueurs sans scrupules, qui montent les loyers sans vergogne, complète Kate Duru, 45 ans, une autre boutiquière. Et surtout, il n’y a pas de risque de vol, puisque le bâtiment est fermé. »

« Après avoir bâti ces marchés couverts, nous construisons des logements pour les commerçants à l’emplacement des magasins insalubres libérés pour limiter leur temps de déplacement », explique George Adekunle, urbaniste pour l’État de Lagos, qui suit ces réaménagements à Oluwele, mais également à Oyimbo, Tejuosho et Iponri, trois autres marchés populaires. Et tout cela constitue un net progrès pour des travailleurs à petits revenus qui n’avaient pas les moyens de se loger dans le centre d’une ville décrite en 2009 par le cabinet Mercer comme la deuxième la plus chère d’Afrique.

Le gouvernorat aménage aussi des espaces verts. Conçu autour de l’ancienne prison coloniale de Lagos Island, symbole d’un passé douloureux, le Freedom Park est devenu un lieu de promenade ombragé mais aussi de mémoire, avec son musée. Le long des grands axes routiers et de certaines autoroutes, comme entre Lagos et Ibadan, du gazon et des fleurs ornent les bas-côtés. Du jamais vu !

Les transports font, eux aussi, leur révolution avec le fameux Bus Rapid Transit (BRT). L’idée, financée par l’État de Lagos et gérée par le syndicat des transporteurs, est de créer des voies réservées aux bus qui circulent à une fréquence élevée. La première ligne du BRT, qui assure depuis 2008 la jonction entre le continent et Lagos Island, est un succès. « Aujourd’hui, 400 000 passagers empruntent quotidiennement cette ligne, alors qu’ils n’étaient que 70 000 au départ, indique Gbenga Dairo, responsable opérationnel des transports régionaux. Le service est assuré par 220 bus brésiliens et indiens, et nous sommes en train d’en acquérir 70 de plus pour répondre à la demande. »

"Prépare la bougie maintenant"

Interrogés au terminal de Lagos Island, passagers et conducteurs plébiscitent ces bus bleus qui défilent toutes les deux minutes aux heures de pointe. « Je mettais une heure trente pour venir du continent. Je n’en ai plus que pour quarante-cinq minutes, et cela me coûte seulement 120 nairas, contre 250 auparavant », se réjouit Peju Martins, qui l’utilise pour venir travailler. « Les bus ne sont plus surchargés comme auparavant, ils partent dès que le nombre de passagers autorisés est atteint », précise Steve Tunji, membre du syndicat des transporteurs. Devant l’affluence, les autorités prévoient la mise en place de trois lignes supplémentaire de BRT en cinq ans. Une ligne de train express urbain, actuellement en construction par la compagnie chinoise CCECC, devrait également desservir l’ouest de Lagos à partir de 2012.

Des progrès, donc, en matière de sécurité, de salubrité et de transports, mais l’approvisionnement en électricité est toujours un vrai problème. « Comment espérer que des petites entreprises se créent et grandissent, alors que même des quartiers privilégiés comme Ikoyi ne bénéficient que de six heures d’électricité par jour ! Sur le continent, on a trois heures d’électricité par jour », se désole Eni Eni, directeur général de la Chambre de commerce franco-nigériane, qui regrette que beaucoup de sociétés quittent la ville pour aller s’installer au Ghana, où l’approvisionnement en électricité est plus fiable.

Las des délestages, les Lagosiens gardent leur sens de l’humour face aux changements de sigle de leur compagnie d’électricité. Ils la surnommaient « Never Expect Power Always » (« n’espère pas un courant permanent ») quand elle s’appelait Nepa, ils l’appellent désormais « Please Hold Candle Now » (« prépare la bougie maintenant ») depuis qu’elle a été rebaptisée PHCN. Suffering and Smiling, chantait Fela Kuti. 

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