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28/03/2011 à 13:19
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Le général Ali Seriati, ancien chef de la garde présidentielle. Le général Ali Seriati, ancien chef de la garde présidentielle. © Hichem

On en sait désormais un peu plus sur le rôle du "sécurocrate" de l’ancien régime tunisien dans la fuite du président déchu et dans les violences qui ont secoué le pays.

Homme clé dans la fuite, le 14 janvier, de Zine el-Abidine Ben Ali, dont il était le « sécurocrate », le général Ali Seriati roulait-il pour ce dernier ou pour lui-même ? La question se pose avec insistance depuis le départ aussi précipité que mystérieux du raïs déchu. Chef de la garde présidentielle, superviseur des forces de sécurité intérieure (police, garde nationale, etc.), accusées d’avoir tiré à balles réelles sur les manifestants (le dernier bilan fait état de 300 morts et 700 blessés), Seriati a été arrêté par deux officiers de l’armée au moment où l’avion présidentiel décollait de la base militaire d’El-Aouina, mitoyenne de l’aéroport de Tunis-Carthage, pour se rendre à Djeddah, en Arabie saoudite. Deux jours plus tard, le procureur de la République près le tribunal de première instance de Tunis ordonnait l’ouverture d’une enquête judiciaire contre le général et ses adjoints pour « complot contre la sûreté intérieure de l’État », « actes d’agression » et « incitation à s’armer, à commettre des crimes et à provoquer le désordre sur le territoire tunisien ».

Lors de sa première déposition devant le juge d’instruction, Seriati a livré une version qui se veut émouvante, destinée, selon toute vraisemblance, à le laver de tout soupçon de « complot ». « Ben Ali, a-t-il dit en substance, n’avait pas l’intention de fuir et devait rester au palais. Il a accompagné sa famille à l’aéroport sur l’insistance de son fils Mohamed Zine el-Abidine (6 ans), qui pleurait à chaudes larmes. Il est ensuite monté à bord de l’avion pour faire ses adieux à son épouse Leïla Trabelsi, à l’une de ses filles, Halima, et au fiancé de cette dernière, et pour consoler Mohamed. Finalement, il est resté à leurs côtés, disant qu’il allait les accompagner dans leur voyage et revenir à Tunis. » Même si la tendresse de Ben Ali pour son fils est de notoriété publique, on a de la peine à croire que celui qui était chef de l’État et commandant suprême des forces armées ait cédé au caprice d’un enfant et abandonné ses responsabilités, ne serait-ce que vingt-quatre heures, alors que la révolte se généralisait dans l’ensemble du pays.

Réunion avec Belhaj Kacem

Ridha Grira, alors ministre de la Défense, est l’homme qui a donné ce jour-là l’ordre d’arrêter Seriati. Dans un entretien à J.A., ce civil diplômé de l’École centrale de Paris, de Sciences-Po et de l’École nationale d’administration (ENA) pointe une série de signes et d’indices qui lui ont paru « suspects » dans les relations de Seriati avec l’armée durant les événements. Rappelons qu’aux termes de la loi les militaires ne sont censés intervenir que pour protéger les institutions de la République et les édifices publics afin de permettre aux forces de sécurité intérieure de se consacrer aux opérations de maintien de l’ordre.

Le premier indice remonte au 9 janvier, soit plus de trois semaines après le déclenchement de la révolution populaire. Ben Ali informe Grira de sa décision de généraliser la coordination entre les ministères de l’Intérieur et de la Défense dans l’ensemble du pays pour faire face aux manifestations. Jusque-là, cette coordination se faisait par téléphone entre « techniciens ». Il lui demande de participer à une première réunion avec le ministre de l’Intérieur, Rafik Belhaj Kacem, et son staff. « Seriati était présent à cette réunion, note Grira, et j’ai été surpris et gêné de constater que c’était lui qui avait en main la coordination des opérations de maintien de l’ordre entre l’Intérieur et la Défense. Ce que j’ai redouté sur-le-champ, c’est qu’il puisse donner des ordres aux officiers de l’armée. En outre, il parlait d’utiliser de l’argent pour lutter contre les manifestations. J’ai immédiatement exprimé mon rejet de telles méthodes. Dès notre retour au ministère de la Défense, j’ai rappelé aux officiers supérieurs ce qu’ils savaient déjà, à savoir qu’ils n’avaient d’ordre à recevoir de personne, sauf du chef de l’État, commandant suprême des forces armées, et du ministre de la Défense. »

Le deuxième indice suspect date du 13 janvier. « Seriati m’a téléphoné pour me dire ceci, se souvient Grira : “Si l’armée continue à traîner les pieds comme elle le fait, demain, il n’y aura plus personne au palais présidentiel.” » Que voulait-il dire par cette remarque ? « On peut le prendre du bon côté, répond Grira, mais on peut aussi en déduire qu’il voulait qu’on fasse usage de nos armes. Il ne pouvait pas le dire expressément, parce qu’il savait qu’il n’avait pas le droit de nous donner l’ordre de tirer. »

Troisième indice suspect : alors que Belhaj Kacem avait été remplacé la veille par Ahmed Friaa, les militaires informent leur ministre, dans la soirée du 13 janvier, vers 20 heures, que, dans certaines régions, des membres des forces de sécurité intérieure stockaient leurs armes dans les casernes de l’armée. Grira téléphone au Premier ministre Mohamed Ghannouchi et lui fait part de son inquiétude. « J’ai trouvé que c’était louche, dit-il, et j’ai exprimé au Premier ministre mes craintes, car je redoutais un complot contre l’armée. J’ai donné des instructions pour que l’on arrête de recevoir ces armes et j’ai pris contact avec mon collègue de l’Intérieur à ce propos. Le lendemain matin, le 14 janvier, à 7 h 30, Ben Ali m’explique que l’opération est destinée à empêcher que ces armes ne tombent entre les mains des manifestants. Comme c’est le président qui le dit, j’ai donné l’ordre de reprendre la réception des armes. »

Hélicoptère fantôme

Le quatrième indice est encore plus mystérieux. C’était le 14 janvier, trois à quatre heures avant la fuite de Ben Ali. Dans la matinée, le raïs donne le feu vert à Grira pour autoriser l’armée, à la demande de Seriati, à ne plus s’en tenir au périmètre qui lui avait été assigné au niveau de la base d’El-Aouina, ce qui a permis aux blindés de se positionner dans les alentours du palais présidentiel de Carthage, surtout vers Le Kram, où une grande manifestation avait lieu. Entre 13 h 00 et 14 h 00, c’est un Ben Ali plutôt inquiet qui téléphone de nouveau au ministre de la Défense. « Si Ridha, lui dit-il, on vient de me dire qu’un hélicoptère se dirige vers moi [au palais présidentiel, NDLR] avec à son bord des hommes encagoulés chargés de me tuer. » Grira lui répond que seule l’armée dispose d’hélicoptères, lesquels ne peuvent décoller que sur ordre écrit du ministre de la Défense et que lui-même n’en avait pas donné. Grira lui demande s’il a perdu confiance en l’armée. Non, lui répond Ben Ali, qui l’invite à vérifier quand même l’information sur l’hélicoptère. Ce qu’il fait auprès de l’état-major, avant de rappeler le chef de l’État pour lui confirmer ce qu’il lui avait dit. « Mais qu’est ce qui lui prend ? s’exclame alors Ben Ali, Seriati est en train de perdre les pédales… ! » Ce serait donc ce dernier qui aurait inventé ce « dangereux » hélicoptère, au moment où il semblait chercher par ailleurs à semer la panique pour convaincre le couple présidentiel de prendre la fuite.

Au milieu de la matinée, plusieurs milliers de Tunisiens manifestent avenue Habib-Bourguiba devant le ministère de l’Intérieur aux cris de « Ben Ali dégage ! » Les brigades d’intervention de la police font alors usage de leurs armes pour les disperser.

Le cinquième indice est une inconnue : qui a donné l’ordre de tirer sur les manifestants et de les violenter devant le ministère de l’Intérieur ? Plus tard, Friaa, qui n’est plus ministre depuis le 27 janvier, répondra à cette question sur la chaîne satellitaire Al-Arabiya par une pirouette, rappelant que, ce jour-là, Ben Ali avait chargé le général Rachid Ammar, chef d’état-major de l’armée de terre, de diriger les opérations. Mais ce n’est qu’à moitié vrai, car Ammar n’a pris la tête des opérations de coordination au ministère de l’Intérieur qu’après la répression de la manifestation de l’avenue Bourguiba. Selon le récit du ministre de la Défense, c’est entre 14 h 30 et 15 heures que Ben Ali lui a téléphoné pour lui demander où se trouvait le général Ammar. Grira répond que celui-ci est justement en sa compagnie. « Dis au général Ammar d’aller immédiatement diriger les opérations au ministère de l’Intérieur », demande alors Ben Ali. C’était le rôle assuré jusque-là, dans les faits, par Seriati, qui avait nommé les principaux responsables des forces de sécurité intérieure. Ben Ali avait-il perdu confiance en son sécurocrate ? « Je ne peux pas aller jusqu’à dire qu’il a eu des soupçons, commente Grira, je dirais plutôt qu’il pensait que Seriati était dépassé par les événements. Il a donc demandé à Ammar de prendre les choses en main, d’autant que celui-ci, général de corps d’armée trois étoiles, est plus gradé que Seriati, qui n’est que général de brigade. »

Convoqués au palais

Sixième indice : Seriati s’est occupé du départ de Ben Ali de A à Z. Les militaires ont été tenus à distance, y compris les officiers de l’armée de l’air de la base d’El-Aouina, d’où a décollé, à 17 h 45, l’avion présidentiel. Aussitôt, les militaires et les gardes de Seriati se retrouvent face à face, alors que des membres des clans Ben Ali et Trabelsi cherchaient en vain un vol pour prendre la fuite. Les officiers de l’armée, qui voulaient sécuriser ces civils pour les remettre à la justice, informent leur ministre qu’il y a un grand risque d’affrontement avec les hommes de Seriati, qui n’étaient plus dans leur rôle sur la base aérienne après le départ de Ben Ali. C’en était trop. La seule solution était de neutraliser leur chef. « J’ai appelé l’officier de l’armée de l’air, précise Grira, et je lui ai demandé où se trouvait Seriati. Il m’a répondu qu’il était dans le petit salon d’honneur de la base. Je lui ai donné l’ordre de l’arrêter et de lui retirer son téléphone portable. »

Le septième indice sera fatal, parce que c’est lui qui va permettre de vérifier la théorie du complot. En effet, peu après le décollage de l’avion présidentiel, Sami Sik Salem, l’un des adjoints de Seriati, convoquait d’urgence au palais de Carthage les trois piliers des institutions : le président de la Chambre des députés Fouad Mebazaa, celui de la Chambre des conseillers Abdallah Kallel et le Premier ministre Mohamed Ghannouchi, ainsi que le général Ammar, qui se trouvait au ministère de l’Intérieur, qu’il ne quittera pas. Grira raconte qu’il avait appelé Ghannouchi « pour l’informer du départ de Ben Ali et solliciter une entrevue pour lui parler de l’arrestation de Seriati. Ghannouchi savait que Ben Ali était parti. J’ai demandé au Premier ministre où il se trouvait. Il me répond qu’il est devant la porte d’entrée du palais présidentiel. Je crie qu’il ne faut surtout pas qu’il y entre avant que nous puissions le sécuriser, mais il est quand même entré, tout en restant avec moi au téléphone ». Les trois dignitaires, venus contre leur gré, sont accueillis comme des malfrats. L’un d’eux est même poussé dans le dos par le canon d’un fusil. On les place devant une caméra de télévision, et Ghannouchi lit un bout de papier pour annoncer qu’il assure l’intérim de la présidence en raison de l’absence provisoire de Ben Ali, conformément à l’article 56 de la Constitution. Sik Salem expliquera plus tard devant le juge d’instruction que, n’ayant pas réussi à joindre Seriati au téléphone, il avait pris l’initiative de convoquer les trois responsables pour assurer la passation de pouvoir

Pourquoi cette convocation par un adjoint du chef de la garde présidentielle pour assurer la continuité des institutions ? Sur l’ordre de qui a-t-il agi ? Il semble en tout cas acquis qu’il y avait un plan pour organiser la fuite de Ben Ali et une prise du pouvoir. Mais par qui ? La suite de l’instruction nous le dira. Une chose est sûre : ce plan a échoué grâce à l’arrestation de Seriati et à la vigilance de la population, qui, la nuit même, a exigé que l’intérim soit assuré par Mebazaa, aux termes de l’article 57 de la Constitution, pour rendre impossible tout retour de Ben Ali.

Seriati roulait-il pour l’ex-raïs ou pour lui-même ? Dans la première hypothèse, son arrestation a privé Ben Ali de celui qui était disposé à provoquer un bain de sang pour lui permettre de revenir au pays et de reprendre le pouvoir. Dans la seconde hypothèse, Seriati s’est fourvoyé en pensant que l’armée allait le laisser s’emparer du pouvoir. Dans les deux hypothèses, la Tunisie l’a échappé belle.

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