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21/03/2011 à 15:34
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Un manifestant encerclé par la police, le 19 mars 2011 à Alger. Un manifestant encerclé par la police, le 19 mars 2011 à Alger. © AFP

En Algérie, les causes du mécontentement sont les mêmes qu'en Tunisie ou en Égypte : chômage, corruption, jeunesse marginalisée, système politique verrouillé... Mais si l’embryon de révolte n’a pour l’instant pas pris, de profondes et rapides réformes sont plus que jamais indispensables.

«L’Algérie n’est ni la Tunisie ni l’Égypte », a déclaré le 14 février Mourad Medelci, ministre algérien des Affaires étrangères. C’est à la fois un constat et une prédiction – une menace, pour dissuader les révoltés. Les autorités comptent sur une exception algérienne pour préserver le pays de l’embrasement. Car l’Algérie concentre la plupart des ingrédients explosifs : un peuple jeune et désœuvré ; un bouillon d’autoritarisme et de corruption qui a longtemps mijoté ; une bonne dose de malaise dans une société tiraillée entre envie de modernité, conservatisme et tabous ; le tout saupoudré de gestes individuels désespérés et des révélations du site internet WikiLeaks.

Mais la recette qui a fonctionné en Tunisie, en Égypte et en Libye n’a pas pris en Algérie. Pourtant, la volonté de changement est là, évidente. Quelques personnes isolées ont d’abord essayé d’enclencher une révolte. Depuis décembre 2010, une trentaine d’Algériens ont tenté de s’immoler par le feu – cinq sont décédés. Les rassemblements en hommage au jeune Tunisien Mohamed Bouazizi ont été réprimés à balles réelles, entraînant une colère qui s’est propagée comme une traînée de poudre. Mais en Algérie, les manifestations n’ont pas été étouffées avec la même violence que dans les pays voisins, et des policiers trop zélés ont été sanctionnés.

En janvier, ensuite, des jeunes ont essayé d’organiser la mobilisation via internet. Mais le pays ne compte que 14 % d’internautes – contre 34 % en Tunisie. En février, enfin, des organisations politiques et associatives ont initié des marches de contestation chaque samedi. Mais leur principal animateur, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), de Saïd Sadi, à court de sympathisants et principalement identifié à la Kabylie, peine à mobiliser. Ces marches ont pour l’instant rassemblé bien plus de policiers que de manifestants – à peine quelques milliers. Pourquoi ?

Peuple traumatisé

D’abord parce que la « décennie noire » et ses 150 000 morts de la guerre civile ont profondément marqué les Algériens, qui donnent le sentiment d’être blasés. La révolution ? Ils ont l’impression de l’avoir déjà faite pour obtenir l’indépendance en 1962, lors du Printemps berbère en 1980, en Kabylie en 2001 – le Printemps noir – et, surtout, en octobre 1988. Des manifestations géantes avaient alors initié un mouvement démocratique, qui a été brusquement interrompu en 1992 lorsque les élections législatives, sur le point d’être remportées par le Front islamique du salut (FIS), ont été annulées avant le second tour.

Les jeunes, eux, enfants pendant la décennie noire, aujourd’hui massivement au chômage, victimes au quotidien de la hogra – le « mépris » teinté d’injustice –, sont apolitiques. Leur colère peine à s’organiser, alors que le quotidien d’opposition Liberté a recensé 112 878 interventions de « maintien de l’ordre » en 2010, soit plus de 9 000 troubles ou émeutes par mois.

Mais ce vaste pays connaît également des fractures régionales et communautaires. Ouvriers de Rouiba, étudiants de Béjaïa ou jeunes du Collectif des chômeurs suicidaires des wilayas du Sud… Des dizaines de révoltés s’époumonent, mais sans parvenir à constituer un front commun. « La dichotomie entre les manifestations planifiées et élitistes d’un côté et les dizaines de grèves spontanées et tentatives de suicides de l’autre empêche l’unification du mouvement », analysait mi-février Amel Boubekeur, chercheuse à l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris.

Pour faire une bonne révolution, la présence d’un tyran dont la détestation cimente l’opinion publique est un excellent moteur. Rien de tel qu’un Ceausescu à abhorrer. Kaddafi, Moubarak ou Ben Ali se sont donné la peine, pendant respectivement quarante-deux, vingt-neuf et vingt-trois ans de pouvoir, de devenir des caricatures de dictateurs. Leurs inégales contributions au bien-être de leurs pays ont été effacées par des années d’autisme et d’autoritarisme. Le jugement sur Abdelaziz Bouteflika, 74 ans, président depuis 1999, est plus complexe. Moudjahid de la première heure au Front de libération nationale (FLN, au pouvoir depuis bientôt cinquante ans), ministre dès 1962, il jouit encore d’une légitimité évidente. Les Algériens lui savent gré d’avoir ramené la paix puis sorti le pays de l’isolement international pendant ses deux premiers mandats.

Pourtant, les télégrammes diplomatiques américains révélés par WikiLeaks fin 2010 ne l’ont pas épargné. Son entourage y est décrit comme un « gang » de « rapaces » : certains de ses frères, les plus hauts gradés de l’armée et de nombreux officiels originaires, comme lui, de la région de Tlemcen, sont accusés de s’accaparer rentes et postes clés. Le rapport sur les droits de l’homme commandé par Bouteflika lui-même à l’avocat Farouk Ksentini, publié en décembre 2010, a aussi largement démontré la mauvaise gouvernance et l’impunité au sein de l’État.

Mais le seuil de tolérance des Algériens pour leur président, réélu en 2009 pour un troisième mandat grâce à une modification de la Constitution, ne semble pas encore dépassé. « Boutef » est plus en phase que d’autres leaders avec l’opinion publique, de par son nationalisme, sa fermeté sur les questions palestinienne ou irakienne, et une vassalité envers Washington bien moindre qu’en Égypte, par exemple. Dans les manifestations, les banderoles « Système dégage ! » étaient plus nombreuses que les slogans s’en prenant nommément à Bouteflika. C’est peut-être ça, la spécificité algérienne.

Rien à voir avec la Tunisie

Depuis 1962, le « système » algérien s’est profondément enraciné. Grâce aux revenus de la rente pétrolière, Alger ne dépend ni du tourisme, ni des investissements étrangers, contrairement au Caire et à Tunis. Malgré une corruption endémique reconnue par le pouvoir, l’État a pu « acheter » une relative paix sociale en distribuant en transferts sociaux environ 10 % de ses 157 milliards de dollars (environ 113 milliards d’euros) de réserves de change sans avoir à exercer de pression fiscale sur les Algériens. Hélas, l’inflation réduit leur pouvoir d’achat, et la faiblesse du secteur privé laisse sans emploi 50 000 des 120 000 nouveaux diplômés chaque année.

Côté politique, le FLN n’a guère renouvelé ses chefs. Mais, des islamistes du Mouvement de la société pour la paix (MSP, ex-Hamas, membre de l’Alliance présidentielle) jusqu’aux trotskistes du Parti des travailleurs, un spectre idéologique assez large est représenté. Rien à voir avec la Tunisie, l’Égypte et plus encore la Libye où la liberté politique était totalement confisquée. C’est toutefois une démocratie incomplète : le gouvernement « n’envisage pas pour le moment » d’accorder leur agrément aux partis qui attendent de voir le jour, et les rangs de ceux qui existent sont extrêmement clairsemés. Les Algériens trouvent néanmoins dans leur presse écrite, parfois véhémente, un espace de débat et d’expression qui joue presque le rôle de l’opposition. C’est aussi un défouloir, parfois excessif, qui exonère le pouvoir d’ouvrir d’autres espaces de pluralisme.

"Des muscles engourdis"

Pour parler de l’Algérie, la cinéaste Sofia Djama a filé la métaphore corporelle dans le quotidien El-Watan. C’était le lendemain de la marche du 12 février, à la fois peu suivie et bloquée par au moins 25 000 policiers. « Ce système a engourdi nos muscles pendant si longtemps que nous en sommes arrivés à ne plus savoir accomplir l’acte le plus naturel que puisse ambitionner un corps humain jeune et a priori en bonne santé : marcher. »

Si au cœur du printemps arabe une révolte de grande ampleur explose en Algérie, comment réagira l’armée ? Élément fondateur de l’État et clé du système algérien, elle a évolué depuis la fin de la guerre civile et le deuxième mandat de Bouteflika (2004-2009). Mais, comme en Égypte, les hauts officiers ont aussi d’immenses privilèges à défendre en maintenant le statu quo.

Bouteflika, qui agit rarement dans la précipitation, a pour l’instant évité le marchepied fatal des discours télévisés paniqués. Il a, en revanche, levé l’état d’urgence le 23 février, dix-neuf ans après son instauration. Mais s’il veut répondre aux aspirations d’une jeunesse en décalage avec ses aînés, qui peine à supporter son quotidien et qui cherche désespérément les voies d’un avenir serein, le pouvoir va devoir engager de profondes réformes. La patience des Algériens a des ­limites…

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