08/03/2011 à 12h:36 Par François Soudan
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Devant l'ambassade de Libye au Caire, le 21 février. Devant l'ambassade de Libye au Caire, le 21 février. © Amr Dalsh/Reuters

La révolution en marche est le dernier coup porté à un dictateur à la dérive. Aux abois, Mouammar Kaddafi n’a qu’une seule réponse : la folie meurtrière avant une chute inéluctable.

Elle est apparue tel un masque sépulcral sur son visage hagard, bouffi, ravagé, lors des discours incohérents qu’il a ânonnés sur fond de décombres, au cours de la dernière semaine de février. La folie meurtrière qui envahit les dictateurs aux abois n’aura pas épargné Mouammar ­Kaddafi, ce boucher d’hommes, cannibale de son propre peuple, guide dévoyé mué en cavalier de l’Apocalypse. À côté de la révolution libyenne, ses sœurs tunisienne et égyptienne ressemblent à des promenades de santé au jardin des Hespérides. Ici, le chef ne fuit pas, il tue. Et les Libyens, ceux que l’insurrection n’a pas libérés, figurent autant d’otages aux mains d’un psychopathe – même si, parmi eux, certains sont encore consentants. La folie, donc. Cet homme est fou, sans qu’il s’agisse chez lui d’une circonstance atténuante mais d’un état mental à l’œuvre depuis des décennies, dont le point d’orgue actuel ne surprend pas ceux qui, comme nous, croyaient déjà le connaître.

De ce dérèglement des sens, nous savions en effet tous les symptômes. Le côté hypocondriaque, la peur de survoler la mer au point qu’il se droguait pour ne pas céder à la panique, ces yeux qui fuient sans cesse et ne se posent que sur l’horizon, ces tirades hallucinées de poète ­médiocre décrivant ses escapades en enfer, ses longues périodes de silence au milieu d’une phrase, son obsession du flamenco et des courses de chevaux, sa mégalomanie galopante, sa garde-robe affolante de chanteur d’opérette, son attirance incontrôlée pour les femmes, amazones de sa garde moulées dans leurs treillis, nurses ukrainiennes, journalistes girondes prêtes à tout pour une interview, ses humeurs de vizir et de roi des rois des tribus d’Afrique, sa tente caïdale climatisée et son troupeau de chamelles au lait viagresque qui le suivaient aux quatre coins du continent, ses caprices de vieille star botoxée, sa violence enfin, omniprésente, consubstantielle. Tous, à l’instar des chefs d’État qui l’ont fréquenté, nous le savions « erratic » – comme l’écrivent les diplomates américains dévoilés par WikiLeaks – et potentiellement dangereux.

Pourtant, Mouammar Kaddafi n’a pas toujours été ce spectre cauchemardesque et confus, éructant de haine, saisissant d’une main tremblante des brouillons de notes éparpillées, appelant ses partisans à « dératiser » la Libye « maison par maison », menaçant son peuple d’un bain de sang, visiblement dépassé par les événements et sonné par l’humiliation, que les téléspectateurs ont reçu comme un uppercut au soir du 22 février. Le jeune officier nassérien de 27 ans qui s’empare du pouvoir le 1er septembre 1969 a le regard ardent, la beauté svelte et le nationalisme panarabe chevillé au corps. Ce n’est que vingt ans plus tard, lorsqu’il se proclame guide éternel d’une révolution qui a commencé à dévorer ses propres enfants, que l’on se prend à douter de son équilibre. Certes, depuis le discours de Zwara en 1973 et la création des Comités populaires, on sait que le personnage est capable de tuer. En particulier les « chiens errants », ces opposants en exil dont une vingtaine seront assassinés dans les rues des capitales européennes. Mais le tueur a de si beaux yeux que sa révolution fascine encore les tiers-mondistes. C’est à partir du début des années 1980 que la machine s’emballe. Au cours de cette décennie sanglante marquée par le bombardement américain de Tripoli, Kaddafi et ses proches seront directement liés à environ 150 actions de type terroriste à travers le monde, dont deux avions commerciaux abattus avec leurs passagers (Pan Am et UTA), qui se solderont par un millier de morts. Décennie meurtrière, mais aussi décennie d’échecs cinglants pour le tyran sur le plan militaire : en Ouganda et au Tchad, sa légion expéditionnaire est mise en déroute. Rendu furieux par l’humiliation, Kaddafi se venge partout où il le peut, surtout contre ceux qui, à l’époque, osent dénoncer ses crimes. Le siège de Jeune Afrique est ainsi visé par un colis piégé en plein cœur de Paris, en mars 1986.

Le tournant du 11 septembre

Les années 1990 seront celles des sanctions et de l’embargo imposés par la communauté internationale. La Libye en sort exsangue, et son « Guide », blessé à deux reprises lors d’attentats, définitivement paranoïaque. Parano mais suffisamment malin pour saisir au bond la balle du 11 septembre 2001. Afin d’éviter le sort de Saddam Hussein, dont les images l’obsèdent, il se rend aux Américains, livre ses armes de destruction massive ainsi que les noms et adresses de tous les mouvements terroristes qu’il a hébergés et financés. C’est au prix de la trahison de ce qui lui restait d’idéal qu’il négocie sa survie : « Nous devons nous conformer à la légalité internationale même si elle est truquée, expliquait-il déjà le 1er septembre 2002, sinon, nous serons tous égorgés. » Tous ? De plus en plus nombreux sont les Libyens qui renâclent à suivre le colonel dans sa folie. Car la levée des sanctions a mis à nu l’incurie d’un régime qui n’a plus le prétexte de l’embargo pour masquer sa gestion désastreuse de secteurs clés comme l’économie, la santé et l’éducation. Peu à peu, le pacte de l’État providence et la synthèse fragile entre les tribus, les multiples services de sécurité et la fonction publique (qui emploie plus du tiers des Libyens), sur fond de redistribution de la rente pétrolière, s’effritent. Le petit Livre vert et la troisième théorie universelle deviennent objet de dérision. Plus personne ne croit en la révolution.

Surtout pas la jeunesse, dont les aspirations deviennent de plus en plus individualistes et mondialisées : voyager, s’exprimer, travailler. Et qui, avec dégoût, regarde une mafia tribale (les Gueddafa) et surtout familiale se vautrer sans limites dans l’argent du pétrole. Dans un premier temps, cette fracture se traduit par un effondrement moral : les jeunes Libyens se noient dans l’alcool illicite, la drogue, le foot à la télé et les rêves de sexe interdit dans les bordels de Malte ou de Beyrouth. Dans le racisme aussi, comme un dérivatif empoisonné à l’absence totale de libertés politiques : le début des années 2000 sera marqué par de nombreux pogroms contre les immigrés africains, venus d’un continent que le peuple libyen dans sa majorité rejette précisément parce qu’il symbolise à ses yeux les ambitions délirantes du « Guide » honni. Cette révolte autodestructrice, il a fallu les révolutions tunisienne et égyptienne pour lui donner un sens et une pureté. Privé de l’un et de l’autre, Mouammar Kaddafi n’a plus que la mort à distribuer, avant, peut-être, de la retourner contre lui. À 68 ans, son destin et les images de catacombes que nous recevons en rappellent irrésistiblement un autre : celui de Hitler dans son bunker.

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