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03/09/2012 à 10:55
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L'écrivain dans son bureau bruxellois. L'écrivain dans son bureau bruxellois. © Gaël Turine/Agence Vu pour J.A.

Véritable best-seller, le livre de David Van Reybrouck s’est vendu à 300 000 exemplaires en Belgique et aux Pays-Bas. Fait exceptionnel pour un ouvrage écrit en néerlandais et qui retrace 90 000 ans de l’histoire congolaise. Sa traduction est désormais disponible chez Actes Sud .

Interview publiée le 21 février 2011, mise à jour le 03 septembre 2012

Mêlant subtilement la grande et la petite histoire, celle des Mobutu et autres tout-puissants, mais aussi celle de ces monsieur et madame Tout-le-Monde qui luttent au quotidien pour leur survie, l’écrivain belge David Van Reybrouck n’a pas son pareil pour tenir en haleine son lecteur et « donner la parole aux voix congolaises ». Son ouvrage Congo. Een geschiedenis (« Congo. Une histoire », en néerlandais) est un véritable phénomène littéraire en Belgique et aux Pays-Bas, avec près de 300 000 exemplaires écoulés depuis sa parution, en mai 2011, à Amsterdam. Il sera disponible désormais en français chez Actes Sud (12 septembre 2012).

Cet historien de formation, journaliste à ses heures et écrivain touche-à-tout*, a mis six ans pour rédiger ce pavé de plus de 600 pages qui retrace 90 000 ans d’histoire congolaise, des premières traces archéologiques à 2010. Cette somme originale a été récompensée notamment par le prix Libris Histoire et le prix AKO (le Goncourt néerlandais). Le monde se passionne pour cet ovni littéraire qui entrecroise approches historiographique, littéraire et journalistique. Des traductions américaine, anglaise, française, espagnole, allemande, mais aussi norvégienne et suédoise seront disponibles courant 2012-2013.

Un succès et une reconnaissance que l’écrivain, qui avoue avoir « écrit le livre qu’il aurait aimé lire », a du mal à s’expliquer. Prévenant, c’est autour d’une tasse de thé noir éthiopien, agrémenté d’un miel aux mille saveurs fleuries et rapporté de l’un de ses multiples voyages en République démocratique du Congo (RDC), qu’il nous reçoit dans son appartement bruxellois. Entretien.

 

Jeune Afrique : Votre livre Congo. Een geschiedenis est un travail d’historien, mais aussi de journaliste et de romancier. Comment s’articule-t-il ?

David Van Reybrouck : La structure principale est assez traditionnelle. C’est un récit chronologique qui retrace l’histoire du Congo [aujourd’hui République démocratique du Congo, NDLR], principalement du milieu du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Mais chaque chapitre raconte entre cinq et vingt ans de l’histoire congolaise à travers le vécu de personnages qui ont réellement existé. L’approche littéraire m’a permis de montrer comment la grande Histoire est vécue par les « petites gens », et en même temps comment ces « petites gens » sont souvent extraordinaires.

Il s’agit donc d’un travail de vulgarisation de l’Histoire ?

Oui, mais pas seulement. Même si j’ai utilisé une approche journalistique et littéraire, mon livre a une ambition historiographique et s’adresse aussi aux scientifiques. Dans Congo, j’ouvre quelques pistes intellectuelles pour de nouvelles recherches. J’ai, par exemple, donné beaucoup d’attention à l’importance des deux guerres mondiales au Congo. C’est un aspect très méconnu de l’histoire de la colonisation belge. J’ai retrouvé des anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale. Leurs témoignages sont inédits en Belgique. Alors qu’en France on connaît beaucoup mieux le sort des tirailleurs sénégalais.

Comment avez-vous travaillé pour écrire ce livre ?

J’ai enquêté et recueilli près de 500 témoignages, qui constituent ma source principale. L’apport de la tradition orale est souvent très sous-estimé. Mais j’ai réalisé aussi beaucoup de recherches dans les archives. J’ai consulté près de 5 000 sources. Le livre commence vers la moitié du XIXe siècle, mais il y a une longue introduction sur ce qui précède l’arrivée de Stanley. Car je ne voulais pas ouvrir le livre avec l’arrivée des Blancs, comme s’il n’y avait pas eu d’histoire avant leur venue. Je parcours, à grande vitesse, 90 000 ans de l’histoire congolaise, des toutes premières traces archéologiques jusqu’en 1850, pour montrer qu’il y a toujours eu un grand dynamisme sociopolitique. L’une des toutes premières occurrences écrites concernant un Congolais remonte à 3 000 ans avant J.-C. Il est mentionné dans les textes hiéroglyphiques du sud de l’Égypte. Il y avait déjà des échanges entre les Congolais et le pays des Pharaons.

Comment expliquez-vous le succès de ce livre ?

En Belgique, il est sorti au bon moment, en pleine commémoration du cinquantenaire de l’indépendance du Congo. 2010 a été une année importante pour les Belges. Ils ont trouvé une façon plus adulte de regarder leur passé colonial, sans verser ni dans le triomphalisme colonial ni dans l’autoflagellation postcoloniale. Cela étant, ça n’explique pas le succès du livre aux Pays-Bas. Je ne comprends pas. Peut-être est-ce dû à sa qualité ! [Rires.] Aux Pays-Bas, comme dans ce que j’appelle les pays postprotestants, qui sont les plus grands défenseurs des droits de l’homme et de la femme, il y a un attrait pour ce qui se passe en Afrique centrale. La situation du Kivu, c’est le cauchemar de l’humanisme mondial. Mais Congo interpelle aussi les Néerlandais par rapport à leur propre passé colonial, qu’ils connaissent très mal. De nombreux lecteurs voudraient que le même travail soit réalisé sur l’Indonésie et le Suriname. 

Dans votre livre, vous évoquez la présence chinoise en Afrique. D’aucuns la diabolisent tandis que d’autres la considèrent comme une échappatoire aux relations Europe-Afrique. Qu’en pensez-vous ?

Trop longtemps, les Européens ont considéré la présence chinoise uniquement d’un mauvais œil. Cette attitude trahit plutôt notre frustration de perdre notre place dans le système global. Mais ça ne veut pas dire que tout engagement chinois en Afrique soit louable. C’est une forme d’économie d’échange qui a ses avantages et ses faiblesses. La Chine a commencé un engagement à long terme avec l’Afrique, simplement parce que tout ce que la Chine fait est à long terme. La pénétration chinoise est compliquée, elle suscite de plus en plus de tensions. Mais la Chine n’a aucun intérêt à saboter ses chances économiques et politiques avec l’Afrique.

Le contrat qu’elle a signé avec le Congo est une espèce de troc intercontinental. Elle peut se ressourcer dans les mines du Congo ; en contrepartie, elle doit fournir des services de construction : routes, hôpitaux, aéroports, etc. Étant donné la corruption endémique qui sévit, ce mode de fonctionnement est intéressant, car il est toujours plus difficile de faire glisser un hôpital dans les poches d’un ministre qu’une enveloppe. Le fait que la Chine paie ses ressources naturelles avec des biens concrets peut faciliter la lutte contre la corruption. En même temps, il est clair que la Chine ne se montre pas très intéressée pour promouvoir la démocratie ou les droits de l’homme. Elle favorise les contacts avec les personnalités politiques qui servent le mieux ses intérêts.

En 2001, quand ­Joseph Kabila a accédé au pouvoir, la communauté internationale a cru à un possible réveil congolais. Dix ans plus tard, le pays semble au bord du précipice. Que pensez-vous de son évolution ?

Chaque fois, on pense que la situation ne peut pas être pire, et elle s’aggrave encore plus. Le pays a terriblement régressé au niveau des acquis démocratiques. Kabila avait dit qu’il ne changerait jamais la Constitution. Il vient pourtant de le faire ! Je sais bien qu’il n’est pas toujours facile de démocratiser un pays. Nous, les Occidentaux, nous sommes d’ailleurs parfois un peu des fondamentalistes de la démocratie et de l’humanitaire. Nous voulons que tout soit prêt du jour au lendemain. Il était un peu naïf de penser qu’après les élections de 2006 le Congo allait devenir un autre Canada ! Un État de droit démocratique ne se construit pas si facilement. Mais aujourd’hui l’opposition est bâillonnée et le régime devient de plus en plus présidentiel. Cependant, le pays a progressé sur le plan macro­économique, le budget national est plus important qu’auparavant. Quelques infrastructures se développent petit à petit grâce entre autres aux Chinois… Mais, ailleurs, le pays stagne. Il y a très peu de changement du côté de la santé, de l’éducation, de l’agriculture, de la sécurité, de la réforme de l’armée…


"Congo. Une histoire", de David Van Reybrouck,
Éd. Actes Sud.

Qui est responsable de cette situation ?

Il y a certes l’héritage Mobutu et celui de la décolonisation, qui n’a pas du tout été préparée. Le Congo était très peu outillé pour l’indépendance. Il n’avait, par exemple, que 16 diplômés universitaires pour tout le pays. En Belgique, on a tendance à penser que les problèmes du Congo seraient résolus avec un autre chef d’État ou une autre classe politique. Or, les défis du Congo dépassent la psychologie d’un seul individu, ils sont énormes. Quand on parle de bonne gouvernance, la Belgique n’a pas de leçons à donner. Nous ne sommes pas capables de former un gouvernement depuis quatre ans ! La France ou la Belgique ne doivent plus êtres des modèles à suivre. Les politiciens congolais l’ont bien compris. Ils sont de plus en plus nombreux, comme Vital Kamerhe [candidat de l’opposition à l’élection présidentielle de novembre 2011, NDLR], à regarder ce qui se passe du côté du Brésil. C’est intéressant. Dans les deux cas, on a deux espaces gigantesques, avec d’importants pays limitrophes, une forêt et un fleuve énormes, un héritage compliqué, un sol avec des ressources extractives importantes…

Et, en même temps, la RD Congo doit faire face à des revendications séparatistes. Y a-t-il un risque de voir voler en éclats l’unité du pays, comme au Soudan par exemple ?

Depuis l’époque coloniale, il y a des tendances séparatistes dans deux provinces, le Bas-Congo et le Katanga. C’est l’un des grands enjeux de la politique congolaise. Il existe certes une frustration au niveau de la rétrocession provinciale : le Katanga, par exemple, trouve qu’il paie trop à Kinshasa. Mais c’est ainsi également en Allemagne ou en Italie ; les provinces les plus riches trouvent toujours qu’elles paient trop. Mais, tant que Katumbi est dans le camp de Kabila, le lien entre Lubumbashi et Kinshasa est maintenu. De tout ce que Mobutu a accompli, il y a très peu de réalisations qui fonctionnent encore, mais une chose est restée intacte : l’identité nationale. C’est étonnant, parce qu’on ne peut pas dire que le sentiment national ait été nourri ces dernières années. Malgré les conflits qui ont divisé le pays, il y a toujours un grand nationalisme. Pour la plupart des Congolais, leur pays n’est pas une construction artificielle. Il y a une grande fierté d’appartenir à cette nation, mais aussi une certaine honte de l’état de l’État.

Envisagez-vous d’aller présenter votre livre en RD Congo ?

Oui, avec les prix que j’ai eus, je voudrais produire un tirage de plusieurs milliers d’exemplaires pour les Congolais. J’ai envie que le livre soit disponible à Kinshasa et ailleurs. Je vais donner une grande partie de l’argent de ces prix à des projets qui viennent en aide à la société civile et aux écrivains congolais. Mais aussi à Human Rights Watch, car ce que cette ONG a réalisé au Congo est important. C’est normal que ce livre qui parle du Congo rende quelque chose à ce pays.

____

Propos recueillis par Séverine Kodjo-Grandvaux, à Bruxelles.

* David Van Reybrouck est l’auteur d’un roman (Le Fléau) et de deux pièces de théâtre (Mission et L’Âme des termites), disponibles chez Actes Sud.

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