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14/02/2011 à 14:41
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Édouard Glissant en 1958 dans l'Essonne. Édouard Glissant en 1958 dans l'Essonne. © AFP

Chantre de la diversité et du métissage, poète-philosophe engagé, l’écrivain martiniquais Édouard Glissant est mort le 3 février à l’âge de 82 ans.

« Il faut changer les imaginaires des humanités. » Cette brève phrase extraite du dernier ouvrage, L’Imaginaire des langues, entretiens avec Lise Gauvin (1991-2009), d’Édouard Glissant dit toute l’ambition et la portée de l’œuvre riche et complexe du poète antillais mort le 3 février à l’âge de 82 ans. Une œuvre située au confluent de différentes disciplines (politique, linguistique, anthropologie, psychanalyse, philosophie) et de genres (fiction, poésie, essai, théâtre). Une œuvre héritière de la « parole de la nuit » du conteur créole, mais aussi du souffle poétique caribéen illustré aux Antilles francophones par Saint-John Perse et Aimé Césaire. Sa pensée, originale et posthistorique, emprunte ses lignes de force à la philosophie de Gilles Deleuze et Félix Guattari (le concept de « rhizome ») et à la réflexion de Frantz Fanon sur les conséquences psychiques désastreuses de l’assimilation coloniale aux Antilles.

Les Antilles, îles natales du poète-philosophe, constituent le soubassement géographique et historique de la plupart de ses écrits, jusqu’à devenir le paradigme d’une culture mondiale en cours de créolisation (que le poète désigne par le terme de « chaos-monde »), où « tout change en s’échangeant ». Elles sont le lieu exemplaire où l’emmêlement des langues et des cultures (occidentale, africaine, asiatique, indienne d’Amérique) crée les conditions d’émergence d’une identité plurielle, ouverte sur le monde.

Né le 21 septembre 1928 en Martinique, Édouard Glissant a grandi dans les mornes, sur les hauteurs de Sainte-Marie. Son père était « géreur », une sorte d’intendant qui se déplaçait de plantation en plantation. Dans ses entretiens sur son enfance martiniquaise, Glissant a raconté comment la profession de son père, qui l’obligeait à changer de patron et de paysage presque chaque année, lui a permis dès son plus jeune âge de découvrir la Martinique dans toute sa multiplicité. « Déjà c’était humblement apprendre la diversité du monde », dira le poète.

Les Glissant sont une famille modeste, mais Édouard est un élève brillant. À 10 ans, il quitte Le Lamentin, où il vivait avec sa mère, pour aller à Fort-de-France, où il est admis au célèbre lycée Schoelcher. Aimé Césaire venait d’y être nommé. Contrairement à une idée reçue, le jeune Glissant n’a jamais eu le chef de file de la négritude comme professeur, mais a découvert sa pensée à travers la revue Tropiques que Césaire animait avec son épouse Suzanne.

« Se transformer mutuellement »

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Glissant débarque à Paris, en 1946. Il a à peine 18 ans. Il s’inscrit à la Sorbonne, où il fait des études de philosophie. Parallèlement, il milite au sein des mouvements marxistes et anticolonialistes, ce qui le rapproche un temps de Présence africaine. Il collabore à la revue créée par le Sénégalais Alioune Diop, participe au premier congrès des écrivains et artistes noirs qu’organisent ce dernier et son équipe en 1956. Malgré ce foisonnement d’activités, il trouve le temps de publier plusieurs recueils de poèmes (Un champ d’îles, La Terre inquiète, Les Indes) qui le font connaître des cénacles littéraires parisiens de l’époque. Mais c’est en 1958, avec son premier roman La Lézarde, couronné par le prix Renaudot, qu’il acquiert une visibilité qui n’a cessé de croître au cours des années.

À la fin des années 1950, la Martinique et la Guadeloupe sont à feu et à sang. Proche des mouvements indépendantistes algériens (il était l’un des signataires du « Manifeste des 121 » contre la guerre d’Algérie), Glissant fonde avec des camarades radicaux le Front antillo-guyanais pour l’autonomie, qui réclame l’indépendance des Antilles. Le gouvernement de De Gaulle fait interdire la formation et assigne ses fondateurs à résidence en France métropolitaine. Glissant réussira toutefois à se rendre clandestinement en Guadeloupe, mais sera immédiatement arrêté et renvoyé manu militari en métropole. Pendant toute cette phase d’activisme politique qui a duré près de dix ans, l’homme a toujours écrit, et s’est même attaché à ajouter une nouvelle dimension à son œuvre romanesque en entreprenant une saga martiniquaise à portée historique (Le Quatrième Siècle, Malemort, La Case du commandeur).

La publication de l’essai Le Discours antillais, en 1981, consacré à la créolisation, marque un tournant dans l’écriture et l’orientation littéraire d’Édouard Glissant. Les textes qu’il publie désormais s’inscrivent difficilement dans des genres conventionnels. Sa fiction (Tout-Monde, Sartorius, Ormerod), sa poésie (Le Sel noir, Pays rêvé, pays réel, Le Monde incréé) tout comme ses essais (Poétique de la relation, Introduction à une poétique du divers, Faulkner, Mississippi, Traité du Tout-Monde, La Cohée du Lamentin) se caractérisent par une intentionnalité philosophique, alors que son écriture se fait plus baroque et plus poétique.

La « relation » est la clé de voûte de la pensée de la diversité et du pluriel qu’Édouard Glissant élabore dans cette dernière étape de son parcours littéraire et intellectuel. À travers ce concept qui était déjà présent en filigrane dès ses premiers écrits théoriques (Soleil de la conscience et L’Intention poétique), le Martiniquais n’a pas cessé de critiquer le totalitarisme du modèle politique et culturel occidental. Remettant en question la conception ethnocentriste du monde et de l’Histoire qu’engendre la pensée occidentale, il interprète la modernité comme un processus de mise en relation, sur un monde non hiérarchisant, de tous les peuples et de toutes les cultures. « On a feint d’oublier, écrit-il, qu’un des plein-sens de la modernité est donné, ici comme ailleurs dans le monde, par ce travail où les cultures des hommes s’identifient l’une l’autre, désormais, pour se transformer mutuellement. »

Cette identité-relation qu’Édouard Glissant a tenté d’illustrer à travers son œuvre et sa vie, partagée entre Paris, la Martinique et les États-Unis, où il a été distinguished professor de littératures françaises, est aussi ce qui sépare le poète de la créolisation de la négritude senghorienne et césairienne fondée sur le mythe du « retour à des racines irrémédiablement perdues ».

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