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01/02/2011 à 20:05
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Le blogueur tunisien -Z- n'est pas près de renoncer à l'anonymat. Le blogueur tunisien -Z- n'est pas près de renoncer à l'anonymat. © -Z-

Monsieur Tout-le-Monde dans la journée, il se métamorphosait le soir en justicier virtuel pour dénoncer les dérives du régime Ben Ali. Aujourd'hui, il continue dans la voie de l'impertinence. Rencontre avec le blogueur tunisien -Z-, une vedette anonyme de la révolution.

La journée, c’est un jeune homme de 31 ans au physique passe-partout, les épaules minces, flottant dans un manteau trop large, le nez surmonté de fines lunettes. Durant les heures de bureau, c’est un architecte comme les autres, avec des collègues, un patron, une petite amie et des soucis quotidiens. Mais le soir, comme dans les comics américains, ce super-héros des temps modernes revêt son attirail de vengeur masqué. Dans le secret de ses appartements, il devient -Z-, le caricaturiste le plus célèbre du pays (et l'un des symboles de la révolution tunisienne). Avec la plume pour seule arme, il s’était donné à l'origine une mission : dénoncer sur son blog satirique et très politiquement incorrect, « debatunisie », les dérives du régime Ben Ali. Aujourd'hui, ses dessins impertinents continuent de faire grincer les dents des puissants.

Pourtant, rien ne prédestinait cet enfant sage, né dans une famille tunisoise apolitique, à se muer en activiste. « Je vis entre Tunis et Paris, où j’ai une situation confortable. Aucune raison matérielle ne justifiait que je m’intéresse à la chose publique », reconnaît-il. Le déclic survient lors d’un voyage au Venezuela, où il travaille dans les quartiers défavorisés de Caracas. « Les gens ne prêtaient pas attention aux injustices dont ils étaient victimes et acceptaient leur situation sans rien dire, explique-t-il. Cela m’a réveillé sur mon propre pays. En rentrant en Tunisie, je me suis rendu compte qu’il y avait un problème, que ça ne tournait pas rond. J’ai ressenti une profonde indignation. »

Il crée son blog en 2007, en s’intéressant uniquement aux questions d’urbanisme. Un moyen habile de dénoncer la mauvaise gestion, la corruption, les inégalités sociales. Mais très vite, son horizon s’élargit et il commence à commenter l’actualité politique avec un humour décapant et une grande finesse. Passionné de dessin, il illustre son blog de caricatures colorées de Ben Ali, de Leïla et de tout le landerneau politique. « Je me vois plus comme un artiste que comme un militant. Le système m’inspirait énormément ; on avait l’impression d’être dans Orwell ! »

Mais avec le succès arrive aussi la censure, et son blog devient inaccessible en Tunisie. En novembre 2009, les autorités arrêtent une blogueuse qui a utilisé ses dessins et l’accusent d’être -Z-. La technique est éculée : faire sortir le lièvre de son terrier en l’obligeant à se dénoncer. -Z- ne se démonte pas, mais, pour la première fois, il a peur et prend la mesure de son action. « Je me suis rendu compte que ce n’était pas que du virtuel et j’ai mis plus d’un an à revenir en Tunisie. Finalement, il ne s’est rien passé. Il faut croire qu’on surestimait beaucoup les services de renseignements », ironise-t-il.

Mais comment aurait-on pu le soupçonner alors que personne, pas même ses parents ou ses collègues, ne connaissait son activité secrète ? « Même s’il me passionne, je n’ai jamais pris mon blog au sérieux. C’est comme si ce -Z- était quelqu’un d’autre. Dans la vie de tous les jours, je ne suis pas celui qui tape sur la table ou qui donne son point de vue. M’attaquer au régime me paraissait tellement énorme que c’était comme un jeu. En fait, au jour le jour, j’avais beaucoup plus peur de mon patron que de Ben Ali et sa police », confie-t-il avec une déroutante sincérité.

Malgré la révolution, -Z- n’est pas près de lever le voile. Son blog est passé de 300 à 3 000 visiteurs uniques par jour. Les maisons d’édition et les télévisions le courtisent, mais lui tient plus que jamais à son anonymat. « C’est mon indépendance qui m’a permis de rester lucide. Je ne cherche ni à gagner de l’argent, ni à avoir un poste ministériel : mettez-moi une cravate et je me flingue. » Il s’imagine plutôt à la tête d’un Canard enchaîné à la tunisienne. « J’ai toujours été à contre-courant. Ce n’est pas parce que c’est la fin de la censure que je vais courir les plateaux télé et insulter la famille Ben Ali. » L’entretien terminé, il remet son manteau, et s’enfonce dans la nuit. Mais avant de partir, il lance cet aveu timide : « Au fond, si j’ai fait tout cela, c’est surtout parce que j’aime profondément mon pays. »

Consulter le blog « debatunisie » ici.

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