04/01/2011 à 12h:03 Par Christophe Boisbouvier
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Azimi Adhajani, un Iranien impliqué dans un trafic d'armes en direction de la Gambie. Azimi Adhajani, un Iranien impliqué dans un trafic d'armes en direction de la Gambie. © Afolabi Sotunde/Reuters

Rappel de l'ambassadeur du Sénégal en Iran, soupçons de livraison d'armes à la rébellion en Casamance sont autant de signaux d'une brouille entre Dakar et Téhéran.

Pour les Iraniens, c’est une sale affaire. Le 31 octobre, un bateau en provenance d’Iran fait escale à Lagos. Petite inspection de la douane nigériane. Surprise : treize conteneurs estampillés « laine de verre » et « palettes de pierre » sont bourrés d’armes, de lance-roquettes et de grenades. Destination : « Estate House, Kanilai, Gambia ». Kanilai, c’est le village natal de Yahya Jammeh, le président gambien.

Aussitôt, Abdoulaye Wade voit rouge. Pour lui, pas de doute. Ces armes devaient finir entre les mains des rebelles de Casamance. Le président sénégalais somme Téhéran de s’expliquer. Le 13 décembre, Manouchehr Mottaki, le ministre iranien des Affaires étrangères, se rend à Dakar pour calmer le jeu. Il prétend que ces armes ont été expédiées par une société privée.

« J’ai du mal à croire que cela puisse se faire à l’insu d’un État aussi organisé que le vôtre », réplique Madické Niang, son homologue sénégalais. Pour ne rien arranger, c’est pendant son séjour à Dakar que le ministre iranien est limogé par Mahmoud Ahmadinejad, son président. « C’est inamical », commente le chef de la diplomatie sénégalaise. Dès le lendemain, Wade rappelle son ambassadeur à Téhéran. « Signe que le Vieux est très fâché », commente un diplomate de la place.

Double jeu

Bien sûr, le Sénégal n’est pas le seul partenaire africain de l’Iran. La Gambie, le Mali, le Nigeria, Djibouti, le Kenya, l’Ouganda, le Zimbabwe, les Comores… autant de pays où Ahmadinejad s’est rendu ces deux dernières années. Chaque fois, les Iraniens proposent une aide économique en échange d’un soutien à leur politique nucléaire. Mais le Sénégal est plus qu’un partenaire, c’est un ami de l’Iran, du moins est-ce ce que disait Abdoulaye Wade jusqu’à cette année. En novembre 2009, lors d’une visite d’Ahmadinejad à Dakar, il avait même lancé, avec sa verve habituelle : « Si quelqu’un me demandait si j’ai caché une bombe atomique dans ma cave, je n’aurais pas à le prouver. C’est celui qui accuse qui doit prouver. Dans le cas de l’Iran, on n’a rien prouvé jusqu’à présent. »

Mais en coulisses les choses sont un peu plus compliquées. Wade se méfie depuis 2006. « À l’époque, confie un diplomate de Dakar, nous avons appris grâce aux services de renseignements d’un pays ami que des armes iraniennes étaient livrées à la Gambie. Notre ministre des Affaires étrangères, Cheikh Tidiane Gadio, a convoqué l’ambassadeur d’Iran. Celui-ci nous a servi la fable des armes légères pour équiper la police gambienne. Pas dupes, nous l’avons averti des conséquences éventuelles. Il nous a promis que cela ne se reproduirait plus… » Aujourd’hui, la colère d’Abdoulaye Wade ressemble donc à celle du partenaire qui se sent trahi…

Pourquoi ce double jeu des Iraniens, au risque de perdre une tête de pont en Afrique de l’Ouest ? À Téhéran, il y a plusieurs centres de pouvoir. Très actifs dans le trafic d’armes, les gardiens de la révolution mènent une vraie diplomatie parallèle. Manouchehr Mottaki ne le supportait plus. D’où peut-être sa chute. Surtout, le régime iranien n’imaginait sans doute pas que Wade réagirait ainsi. Une agence de presse proche du pouvoir se console en disant : « Le Sénégal a subi d’énormes pressions de la part d’Israël et des Occidentaux pour prendre ses distances avec nous. » Possible. À Dakar, un diplomate murmure : « Ce n’est pas un hasard si les douaniers nigérians ont ouvert les fameux conteneurs. Depuis son départ d’Iran, le bateau était suivi par les services de renseignements américains. »

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

0 réaction(s)

Réagir à cet article

Sénégal

Photographie : résistances sénégalaises

Photographie : résistances sénégalaises

Une exposition et un livre reviennent sur les mouvements de révolte qui ont marqué la campagne présidentielle.[...]

État-Unis - Sénégal : les éloges de Carson à... Wade

Barack Obama avait promis en 2008 de soutenir la démocratie partout en Afrique. Abdoulaye Wade ayant accepté le verdict des urnes, Johnnie Carson chargé des affaires africaines au côté d'Hillary[...]

Sénégal - Automobile : les concessionnaires ont le blues

Le président sénégalais Macky Sall a assoupli les restrictions à l'importation de véhicules d'occasion. Une mauvaise nouvelle pour la profession alors que le marché du neuf peine à[...]

Droits de l'homme en Afrique : progrès incertains au Nord, attentes pour le Sud

Amnesty International a rendu public, jeudi 24 mai, son rapport annuel sur l’état des droits de l’homme dans le monde. En ce qui concerne le continent africain, l’année 2011 a été[...]

Sénégal : des désirs à la réalité économique

Le nouveau gouvernement de Macky Sall pourra-t-il tenir ses engagements socio-économiques ? En avril déjà, Amadou Kane, le ministre de l'Économie, avait qualifié l'état des finances[...]

Sénégal : Abdoulaye Wade, un petit tour et puis revient... aux législatives

La retraite, très peu pour lui. Abdoulaye Wade a vite reconnu sa défaite à la présidentielle, mais le voici bien décidé à mener la bataille des législatives[...]

France-Afrique : Hollande et nous

Le nouveau président français François Hollande connaît très mal le continent. Va-t-il y mener une autre politique que son prédécesseur ? Pas fondamentalement. Un changement de style[...]

Guinée-Bissau : petit pays, grandes manoeuvres

La Cedeao, Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, goûtait peu la percée angolaise dans la région. Elle pourrait finir par s'accommoder du putsch du 12 avril  en[...]

Sénégal : Jules Bocandé, le Lion est mort

Au Sénégal, c'est un hommage national qui a été rendu, les 15 et 16 mai, à Jules Bocandé, ancienne star du football africain.[...]

France - Afrique : le PS ne manque pas d'amis !

Il y a ceux qui avaient fait le déplacement à Paris et ceux qui ont envoyé leurs félicitations depuis le continent. Par les canaux officiels, ou pas, la classe politique africaine n'a pas manqué[...]

Voir tous les dossiers