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10/11/2010 à 15:37
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Pour accéder au camp de Gdeim Izik (« le talon de la colline »), dressé depuis un mois dans un désert caillouteux à une vingtaine de kilomètres de Laayoune par des milliers de Sahraouis pour protester contre leurs conditions de vie, il m’a fallu comparaître devant une sorte de tribunal révolutionnaire.

Le 2 novembre, en milieu de matinée, je prends la route menant à Smara. Après avoir franchi trois barrages de contrôle des forces de sécurité marocaines, mon chauffeur s’engage sur une piste en direction du camp, dont l’entrée est à portée de vue. Je lui demande de me laisser poursuivre à pied les quelque 300 à 400 m qui me séparent d’un petit groupe de Sahraouis, lesquels contrôlent le flux de véhicules pleins à craquer qui entrent et sortent du camp. Cagoulés, jeunes pour la plupart, pour certains munis de jumelles, ils se précipitent vers moi et m’encerclent. Après un long conciliabule au cours duquel je décline ma qualité de journaliste de Jeune Afrique, ma nationalité tunisienne, et leur explique que je me rends en reportage à l’intérieur du camp, ils me conduisent manu militari vers une tente de fortune et m’ordonnent d’y entrer. Elle fait moins d’une dizaine de mètres carrés. Je m’assieds sur la seule chaise disponible. Entre alors un homme qui prend place en face de moi sur une natte à même le sol, entouré de trois autres, tandis que plusieurs, debout, ferment l’entrée de la tente. Commence alors un simulacre de procès. D’abord l’identification, consignée sur un registre par un greffier improvisé. Puis l’interrogatoire.

Pas un mot sur les revendications sociales

« Es-tu un agent des services marocains ou autres ? Réponds à ma question ! » me dit, sur un ton inquisitorial, celui qui joue le rôle de commissaire politique. Je lui réponds que je suis un journaliste professionnel et que les Marocains n’ont pas besoin de moi pour pénétrer dans le camp, où des milliers de personnes s’introduisent librement chaque jour. Le « commissaire » précise ensuite sa pensée : « Nous te soupçonnons d’espionnage et de trahison… » « Sur quelles preuves ? » L’homme se fait menaçant : « Réponds-moi, dans quel pays te trouves-tu en ce moment ? » Cette question piège reviendra comme un leitmotiv durant tout le « procès ». La réponse ne peut être que le Maroc ou la RASD. Prononcer ce dernier mot m’aurait peut-être permis d’entrer dans le camp pour faire mon travail. Mais je refuse de céder au chantage. « Je n’ai pas à prendre position en faveur de l’une ou de l’autre partie, dis-je. Je suis là pour rapporter les faits et éventuellement vos revendications. » Le juge-commissaire montre des signes d’énervement. Il ôte sa cagoule. C’est un homme de 35 à 40 ans, svelte, sûr de lui, parlant un arabe parfait, au discours rodé. À l’évidence, c’est un cadre bien entraîné. Des gardes se placent derrière mon dos. Ses aides lui chuchotent quelques mots à l’oreille. Un homme arrive sous la tente et lui tend une petite caméra avec laquelle il me filme et enregistre l’énoncé du verdict. « Tu es accusé d’être un agent des autorités marocaines, martèle-t-il. Les jeunes du camp viennent de prononcer un jugement te déclarant indésirable ici. C’est sans appel ! » Je proteste : « Pourquoi m’empêcher de faire mon travail alors que des journalistes européens ont eu accès au camp ? » « Parce que tu es un journaliste arabe et que nous ne voulons pas de journalistes arabes, me rétorque-t-il, sauf ceux d’Algérie, de Syrie, de Libye, du Qatar et du Soudan, dont les gouvernements, que nous saluons, ont pris parti en faveur de notre cause. » Je lui demande alors de me préciser qui il est et au nom de qui il parle. Il élude la question par un « No comment ! » Mais vu ses propos exclusivement politiques (à aucun moment il n’a accepté de parler des revendications sociales des manifestants), son appartenance au Polisario ne fait aucun doute. À preuve, il me signale que les journalistes autorisés à accéder au camp avaient auparavant pris contact avec « [leurs] antennes en Espagne ou ailleurs » et que telle est la procédure à suivre. Le rideau va tomber : « Tu es expulsé. Point final. » Les gardes s’écartent pour me laisser sortir puis me suivent. Devant la tente stationne une voiture qui n’y était pas à mon arrivée. L’un des gardes ouvre la portière avant et m’ordonne d’y monter, en avançant son bras dans ma direction, comme pour m’y pousser. Pour aller où ? Prudent, je m’écarte et me dirige à grandes enjambées vers la route goudronnée. Les gendarmes marocains, qui nous observent à la jumelle, n’ont pas perdu une miette de l’incident.

Intimidations

Retour à Laayoune, où le mouvement de protestation sociale de Gdeim Izik suscite une certaine sympathie, y compris chez les notables, réputés pour être des inconditionnels de la monarchie. Tel est le cas de Baba Mayara, président de la Ligue des défenseurs des droits de l’homme au Sahara (LDDHS), et de Mohamed Talib, son secrétaire général, qui se sont rendus avec d’autres collègues au camp pour y discuter avec les protestataires. « Leurs demandes sont légitimes », dit Mayara, 39 ans, ancien prisonnier politique à la fin des années 1990 et membre de l’Instance Équité et Réconciliation. « Ils nous ont dit qu’ils ont des revendications sociales, qu’ils veulent du travail et un logement. » À ses yeux, le mouvement de protestation n’avait au départ rien de politique : « Les gens de Gdeim Izik clamaient haut et fort leur marocanité et leur attachement au royaume. » Mais les choses ont évolué. « Les partisans du Polisario, reconnaît-il, tentent désormais de durcir le mouvement pour faire échouer les négociations entre le pouvoir et les jeunes. »

Le camp compte 4 000 tentes (le triple selon le Polisario), dont plusieurs sont restées vides. Il abrite 5 000 personnes pendant la journée, mais seulement 800 à 1 000 y passent la nuit, les autres préférant rentrer en ville pour y dormir et revenir le lendemain.

Pour parer au plus pressé, les autorités marocaines tentent de réagir sur le plan social. Outre l’approvisionnement en produits de première nécessité (pain, gasoil, farine, semoule, sucre et huile), subventionnés depuis 1975 au Sahara occidental, où, par exemple, le prix du pain est un tiers moins cher que dans le reste du pays, la wilaya de Laayoune a ainsi mis en place un programme d’urgence d’aide aux nécessiteux. L’administration souhaitait que ce programme soit géré par les protestataires eux-mêmes, mais le comité de coordination qui dirige le camp s’en est montré incapable, et les négociations piétinent, même si le contact n’est pas rompu. En attendant, le programme d’aide a été transféré dans les bureaux de la wilaya et de ses circonscriptions. Chaque jour et jusque tard dans la nuit, les personnes éligibles se voient accorder un terrain pour la construction d’un logement, et les chômeurs s’inscrivent pour pouvoir recevoir une carte de solidarité nationale leur permettant de toucher 1 650 dirhams (145 euros) par mois jusqu’à ce qu’ils trouvent un emploi. Plus de 3 000 personnes ont déjà bénéficié de ce programme, sans compter ceux qui se sont inscrits dans les circonscriptions. Ceux-là ne retourneront plus dans le camp, et ce sera alors l’essoufflement du mouvement. Mais les autres ?

Début novembre, la crise se trouvait à un tournant. « Jusqu’à présent, déclare une source proche du dossier, le pouvoir a géré la situation sans recourir au démantèlement forcé. Mais on a désormais un vrai problème avec l’apparition, depuis le 2 novembre, de milices armées de gourdins qui intimident les gens afin de les dissuader de quitter le camp. Les autorités sanitaires craignent en outre des épidémies. Il arrivera un moment où l’État ne pourra plus rester les bras croisés. » Peu à peu, Gdeim Izik est en passe de se transformer en une zone de non-droit…

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