19/10/2010 à 10h:56 Par Pascal Airault, envoyé spécial
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Daoukro, fief du PDCI et ville natale de son leader, en octobre 2010. Daoukro, fief du PDCI et ville natale de son leader, en octobre 2010. © Émilie Yao pour J.A.

L’ancienne boucle du cacao ivoirien a connu des jours meilleurs. Mais le pays baoulé suscite toujours la convoitise des partis qui – grands ou petits – chassent sur les terres de l’ex-président Henri Konan Bédié en vue de l'élection présidentielle du 31 octobre.

Daoukro, le 2 octobre, 8 heures du matin. Le maquis a ouvert depuis un bon moment déjà et le poste de radio du restaurateur égrène les nouvelles du jour. L’annonce de la fixation du prix d’achat du cacao, à 1 100 F CFA le kilo (1,68 euro), déclenche une salve de commentaires chez les clients attablés devant leur café. « C’est un prix extraordinairement élevé », remarque l’un deux. « On est bien en campagne électorale ! »

Ainsi va la Côte d’Ivoire en route pour l'élection présidentielle du 31 octobre. Depuis quelques semaines, tout est prétexte au commentaire politique, du cours des matières premières à l’inhabituel afflux des dons, en passant par la réfection des routes. « Les candidats viennent nous voir, alors on bouche des trous et on défriche les bas-côtés », plaisante un autre. Et ce n’est pas un luxe. Entre Bouaké, Daoukro et Dimbokro, la nature a repris ses droits. Par endroits, la chaussée est envahie par les arbustes et les pistes sont dans un état déplorable. « Comment voulez-vous qu’on entretienne les routes, s’énerve un cadre du Conseil général de Daoukro. Sur une promesse initiale de 5 milliards de F CFA, l’État nous verse 320 millions de budget annuel de fonctionnement. » Faute de moyens, on bricole, on rafistole. Les autorités locales se contentent de parer au plus pressé.

Militants analphabètes

Duhamel N’Goran, chemise-pagne bordeaux, quitte le maquis plus tôt qu’à son habitude. Militant du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, le parti d’Henri Konan Bédié), il est attendu à une réunion importante : les cartes d’électeur et d’identité arrivent prochainement. Il faut organiser leur distribution et expliquer comment remplir les bulletins de vote. « C’est une des clés du scrutin, précise Duhamel. Une bonne partie de nos militants sont analphabètes. On doit leur apprendre à reconnaître le nom de leur candidat. »

Éviter le naufrage

Ici, Bédié est attendu comme le messie. Généreux donateur du temps de sa présidence, il est le principal artisan du développement de sa ville natale. Mais les plus anciens, eux, regrettent surtout la vie au temps de Félix Houphouët-Boigny. « Son décès, en 1993, a marqué la fin d’une époque, explique Corcher Yao Koffi, planteur du campement de Nkoussi Nankro. Dans les années 1970 et 1980, le prix du cacao était élevé et les terres cultivables importantes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Beaucoup de bras valides sont partis s’installer à l’ouest et ceux qui sont restés ont particulièrement souffert. » Pourtant, depuis une vingtaine d’années, la forêt a commencé à se régénérer et l’agriculture retrouve des couleurs. Mais les planteurs de l’ancienne boucle du cacao sont de plus en plus nombreux à se tourner vers le teck ou l’hévéa, jugés plus rentables.

À Bongouanou, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Daoukro, c’est Laurent Gbagbo que les militants du Front populaire ivoirien (FPI) se préparent à fêter. Les animateurs de Radio Moronou, la station communautaire de la région, annoncent en boucle l’arrivée du chef de l’État, le 5 octobre. « Sa venue nous honore, s’enthousiasme Jean-Pierre Nanan Amien Kabran, le président de la radio et inconditionnel du président. On va lui dire merci pour avoir évité le naufrage de la Côte d’Ivoire. »

En plein cœur du pays baoulé – une région traditionnellement favorable au PDCI –, cette préférence affichée pour le candidat du parti présidentiel peut surprendre. Sauf que cela fait longtemps que Bongouanou a montré son « indépendance d’esprit ». À l’avènement du multipartisme, en 1990, c’est un cadre du FPI – et un enfant du pays – que les électeurs portent à la tête de la mairie : Pascal Affi Nguessan, qui deviendra Premier ministre au début des années 2000. « Dans la région, le vote des populations devrait aller massivement au parti de Bédié, résume un journaliste local. Mais le FPI a fait une percée dans les villes de M’Batto, Arrah et Bongouanou. »

Une carte maîtresse

C’est sur ces avant-postes que s’appuie le camp Gbagbo pour déstabiliser le PDCI dans ses bastions historiques du N’Zi et du Moyen-Comoé. Albert Mabri Toikeusse, le président de l’Union pour la démocratie et pour la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI), et Francis Wodié, pour le Parti ivoirien des travailleurs (PIT), chassent eux aussi sur les terres de l’ancien parti unique, mais leur avancée reste très limitée. Pour enrayer leur progression, le candidat Bédié possède une carte maîtresse : la dynamique Amah Marie Tehoua, ancienne ministre de l’Industrie. Elle a raflé, en 1995, les postes de député et de maire avant que sa candidature ne soit invalidée aux municipales de 2001, et jette actuellement toutes ses forces dans la bataille pour faire pencher, du côté du PDCI, la chefferie traditionnelle, les organisations de femmes et de producteurs et les jeunes.

À M’Bahiakro, non loin de Bouaké, les électeurs se préparent à aller aux urnes. Attaquée sept fois par les Forces nouvelles en septembre 2002, la ville a tenu bon et a accueilli massivement les réfugiés qui, dans les semaines qui ont suivi, ont fui les zones rebelles. Elle compte aujourd’hui près de 20 000 habitants. « La mixité a toujours été importante chez nous, explique le commandant à la retraite Abdoulaye Fofana, premier adjoint au maire. Vous ne trouverez pas une cour baoulée où ne vit un enfant malinké, et vice versa. » Ici, chrétiens et musulmans pratiquent et cohabitent dans la plus grande tolérance et l’on ne croit pas à la possibilité d’un embrasement dans le sillage de l’élection. « Tout devrait bien se passer le jour du vote », ajoute l’ancien militaire. Pour le fils du chef de canton, Aimé Kouassi Nguessan, le risque est ailleurs : « Les élites politiques locales jouent l’apaisement, mais les leaders de la jeunesse suivent souvent les mots d’ordre des partis politiques à Abidjan. » Et le rôle de la chefferie dans tout cela ? « Nous passons des messages de paix, mais la jeunesse perd globalement le sens des valeurs », regrette le chef du canton, Yao Kouassi. Du côté des jeunes, on réplique qu’autrefois « les chefs de village donnaient leurs consignes de vote et les électeurs suivaient comme des moutons. Ce n’est plus le cas aujourd’hui ».

Pas de tapage

Les chefs traditionnels ont-ils perdu leur influence en pays baoulé ? « Peut-être auprès des jeunes de la ville, concède l’un d’eux. Mais dans les autres classes d’âge et en milieu rural, on nous respecte toujours autant, et nous jouerons de tout notre poids pour peser sur le scrutin. »

Direction Yamoussoukro, capitale politique et ville natale de Félix Houphouët-Boigny. Bien implanté, le PDCI peut compter sur le soutien des quartiers Assabou, Habitat, Lycée technique et 220 Logements. Les cadres et militants du Rassemblement des républicains (RDR) d’Alassane Ouattara sillonnent, eux, régulièrement les quartiers de Badialabougou, Laminedougou, Zambakro pour répandre la bonne parole. Le FPI n’a pas, lui non plus, dit son dernier mot. « À Yamoussoukro, les caïmans dorment les yeux ouverts, confie Apollinaire N’Dri, directeur départemental de campagne du chef de l’État. Même si nous ne faisons pas un grand tapage, nous travaillons en profondeur. » Le président Gbagbo mise aussi sur les grands travaux. « Il est en train de réaliser le plan d’urbanisme d’Houphouët-Boigny, qui rêvait de transférer ici toutes les institutions ivoiriennes », assure Apollinaire N’Dri. Quel sera l’impact de cette politique le jour du vote ? Réponse le 31 octobre.

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