13/10/2010 à 11h:45 Par Robert I. Rotberg. Foreign Affairs et J.A.
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Robert Mugabe, en juillet 2010, à Harare, lors de l'ouverture de la session parlementaire. Robert Mugabe, en juillet 2010, à Harare, lors de l'ouverture de la session parlementaire. © Desmond Kwande/AFP

L’un dirige le pays d’une main de fer. L’autre a accepté, il y a un an, le poste de Premier ministre. Mais Robert Mugabe et Morgan Tsvangirai ont bien du mal à se partager le pouvoir. Au quotidien, le chef de l’État ne lâche rien.

Voilà un an que la Zanu-PF de Robert Mugabe et le Mouvement pour un changement démocratique (MDC) de son Premier ministre, Morgan Tsvangirai, sont censés se partager le pouvoir. Mais d’unité, il a jusqu’à présent été peu question. Pas plus que de partenariat d’ailleurs. Le chef de l’État tient toujours tous les leviers du pouvoir, et l’opposition s’impatiente. Car, comme l’a récemment dit – et de manière très crue – Tendai Biti, ministre zimbabwéen des Finances et membre du MDC : « La Zanu-PF ne peut pas continuer à nous uriner dessus ! »

Le gouvernement d’union nationale est né en 2009, quand Robert Mugabe a finalement accepté un partage du pouvoir sous la pression de la Communauté de développement des États de l’Afrique australe (SADC). Tsvangirai, véritable vainqueur des élections législatives de mars 2008, n’avait, lui, accepté qu’à contrecœur.

Dès le début, Mugabe a faussé les règles du jeu. Il n’a pas renoncé à contrôler le ministère de l’Intérieur. Il a nommé le gouverneur de la Banque centrale et le procureur général sans consulter le MDC. Le nouveau Conseil de sécurité nationale, où Tsvangirai aurait dû siéger, n’a jamais été créé. Il n’a jamais, comme il s’y était engagé, choisi les juges en accord avec le chef du gouvernement. Mais il continue à se servir très largement dans les caisses de l’État pour financer ses voyages, ceux de sa femme et les dépenses – somptuaires – de son entourage.

Accident de voiture

La répression contre les militants du MDC est très violente. Dans plusieurs villages, en mars et en avril, la Zanu-PF s’est assurée par la force – et par la torture – le soutien des habitants à un projet de Constitution voulue par Mugabe. Des malfrats apparentés au chef de l’État ont menacé Tsvangirai et attaqué ses bureaux. Il est même possible qu’ils soient derrière l’accident de voiture qui a coûté la vie à la femme du chef de l’opposition, en mars 2009.

J’avais rencontré Mugabe dans les années 1960 et 1970, au moment où, opposant, il était sorti de prison puis quand il avait fui au Mozambique. Je l’ai vu changer dans les années 1980 et 1990, et j’ai compris comment le pouvoir absolu corrompt les hommes. Impitoyable et sans scrupules, le président zimbab­wéen est aussi un homme rusé, charmeur et craint.

En 2002, le Zimbabwe comptait 14 millions d’habitants. Ils ne sont plus que 10 millions. Beaucoup ont fui la faim ou le chômage vers les pays voisins, ou encore l’épidémie de choléra qui, en 2008 et 2009, a tué près de 4 000 personnes. Entre 2000 et 2005, Mugabe a exproprié 4 500 fermiers blancs, dont 70 % avaient pourtant racheté légalement leurs fermes dans les années 1980. Les conséquences économiques ont été désastreuses, mais la Zanu-PF a continué les expropriations, sonnant le glas de l’agriculture, autrefois principale source de richesses. Et en dépit de la rhétorique anticoloniale des autorités, les principales victimes ont été les dizaines de milliers de Noirs qui ont perdu leur travail et leur maison.

Ce n’est pas mieux dans le secteur des mines. Celle de Marange, l’une des plus prometteuses, est officiellement contrôlée par une compagnie établie à Londres, mais systématiquement pillée par l’entourage de la première dame, Grace Mugabe. Le processus de Kimberley, mécanisme international censé empêcher les « diamants du sang » d’arriver sur le marché international, est inefficace.

Aujourd’hui, le tiers du produit intérieur brut – pourtant difficile à évaluer – proviendrait des versements effectués par la diaspora. La production de tabac est au plus bas et les exportations horticoles ont quasiment cessé, faute d’eau. Les employés qualifiés ont fui le pays, les routes sont délabrées, le réseau ferroviaire fonctionne à peine… C’est vers le secteur informel que se tournent désormais les Zimbabwéens.

Malgré tout, le gouvernement d’union a permis quelques progrès. Le dollar américain et le rand sud-africain ont été réintroduits à côté du dollar zimbab­wéen. Le salaire mensuel des fonctionnaires a été relevé à 250 dollars américains, et la croissance a atteint 5 % en 2009.

Mais, sur le terrain politique, Morgan Tsvangirai connaît mieux que personne les insuffisances du gouvernement d’union, lui qui n’a pas pu protéger les sympathisants du MDC de la violence du régime de Mugabe. Il a pourtant décidé de rester à son poste et de promouvoir le changement de l’intérieur. Il ne croit pas à une révolution orange à l’ukrainienne : l’appareil sécuritaire de Mugabe est si puissant que toute contestation publique finirait dans un bain de sang.

Cancer de la prostate

Tsvangirai joue désormais la montre. Mugabe a eu 86 ans en février, et on le dit atteint d’un cancer de la prostate. S’il venait à décéder bientôt, et de mort naturelle, une bataille pour sa succession aurait lieu au sein de la Zanu-PF. En lice : Emmerson Mnangagwa, ministre de la Défense, proche des diplomates chinois en poste à Harare ; l’ancien général Solomon Mujuru, mari de Joyce Mujuru, l’actuelle vice-présidente. Il faudrait aussi compter avec Constantine Chiwenga, chef d’état-major, et Perence Shiri, chef de l’armée de l’air. Grace Mugabe, de quarante ans la cadette de son époux, pourrait aussi avoir des ambitions présidentielles.

Mais aucun d’entre eux n’a de solide base politique, contrairement au MDC : malgré les fraudes, ce dernier a remporté toutes les élections nationales depuis 2000. S’il reste Premier ministre, Tsvangirai peut apparaître comme le mieux placé pour prendre la suite de Mugabe, auprès des Zimbab­wéens comme des pays étrangers.

Jusqu’à présent, l’Afrique du Sud a refusé de jouer de son influence pour dompter les excès de Mugabe. Le président Jacob Zuma, comme avant lui Thabo Mbeki, semble craindre une déstabilisation régionale si Mugabe était chassé du pouvoir. Zuma respecte aussi en Mugabe le vétéran politique et l’anticolonialiste de la première heure. Il ne voit pas en Tsvangirai une alternative solide et a montré peu d’empressement à se mêler des affaires zimbabwéennes.

Dans la région, seul le président du Botswana, Ian Khama, a critiqué la mollesse de la SADC. Il a ouvertement condamné le refus de Mugabe de « pratiquer » l’union – affirmant que, depuis qu’il est au pouvoir, « les choses sont allées de mal en pis » – et comparé le Zimbabwe à un « grand camp de réfugiés où les gens vivent dans la misère ».

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