10/09/2010 à 17h:40 Par Michael Pauron
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Le pays accueillera en 2011 des nouveaux centres de formation professionnelle portés par deux organismes hexagonaux, la Fondation Concorde et l’AFD. Des initiatives qui ciblent le même public, mais menées sans aucune concertation.

Deux organismes français portant chacun un projet d’envergure au Sénégal dans la formation professionnelle. Cela pourrait être réjouissant pour un pays qui manque cruellement de main-d’œuvre qualifiée. Sauf que. Derrière la communication policée, les protagonistes se regardent en chiens de faïence, et cachent difficilement leur opposition frontale. D’un côté, lancé en 2005, le projet de trois centres de formation financés par l’Agence française de développement (AFD) et soutenus par les filières professionnelles locales. De l’autre, l’Université des métiers, promue depuis 2008 par l’aile humanitaire de la Fondation Concorde (voir encadré), financée à 40 % par le ministère de l’Immigration français et adossée à des investisseurs privés français, comme Bolloré et Alcatel. Une cible commune : les milliers de jeunes à former aux métiers porteurs du BTP, de l’agroalimentaire, des télécommunications, du transport ou de l’hôtellerie.

« En Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, la formation professionnelle fait défaut », déplore Jean-Michel Douieb, responsable de cette zone chez Alcatel-Lucent. « Nous sommes entrés en contact avec la Fondation Concorde au premier semestre 2009 pour ce projet », poursuit-il. Concrètement, le groupe franco-américain, via son université et sa filiale sénégalaise, aide à la constitution d’une filière télécoms au sein de l’Université des métiers : cahier des charges, formation des professeurs, mobilisation du secteur, mais aussi, à terme, aide à l’embauche. « Dans le cadre de ce projet, la Fondation Concorde soumettra aussi très prochainement un dossier sur la formation des jeunes filles à la Fondation Alcatel-Lucent », conclut Jean-Michel Douieb.

« Sur trois ans, nous allons mobiliser 5 millions d’euros », détaille Michel Rousseau, le président de la Fondation Concorde. « Nous avons signé en 2008 une convention avec le ministère de l’Immigration qui avait mis en place un volet de développement solidaire, raconte-t-il. Une très bonne initiative de Brice Hortefeux [alors à la tête du ministère, NDLR]. » Les partenaires privés apporteront le reste. « Nous espérons intéresser d’autres bailleurs, notamment dans les domaines de l’eau et de l’énergie, comme Suez, Veolia ou encore EDF. Nous souhaitons que l’Université des métiers soit la vitrine du savoir-faire français. » Les enseignants seront sénégalais, et le centre ambitionne de former chaque année 500 élèves à travers des contrats d’apprentissage. L’université, située près de Saint-Louis (nord du pays) et qui devrait ouvrir en 2011, a pour vocation de trouver l’équilibre d’ici à deux ou trois ans, les charges de fonctionnement annuelles étant estimées entre 500 000 et 1 million d’euros.

Soutien tardif de l’ambassade

Du côté de l’AFD, voir émerger un projet concurrent bouclé en deux fois moins de temps fait un peu grincer des dents. L’agence met en avant la « nationalité sénégalaise » des centres en projet, ainsi que l’appui des fédérations professionnelles de chaque branche locale, initiatrices de l’opération. « D’autres secteurs se sont d’ailleurs déclarés intéressés », assure Sylvain Clément, responsable de projet à la division éducation et formation professionnelle de l’AFD. 10 millions d’euros seront mobilisés pour donner naissance à un Centre des industries agroalimentaires, un Centre de formation spécialisé pour les métiers du BTP et un Centre des métiers portuaires, qui devraient ouvrir leurs portes en 2011. Deux entités seront basées à Dakar (au lycée Maurice-Delafosse et au Centre de qualification professionnelle, près du Port autonome de Dakar) et la troisième à Diamniadio, à une trentaine de kilomètres de la capitale. Les trois centres de formation accueilleront respectivement 160, 320 et 180 élèves par an, mais aussi des stagiaires professionnels en sessions de formation continue. « Nous subventionnerons par ailleurs les charges de fonctionnement [dont les salaires, NDLR] les six premiers mois », précise Sylvain Clément.

Même calendrier, mêmes objectifs… mais aucune concertation. Les deux projets cumuleront plus de 15 millions d’euros d’investissements, et bien que chaucun se défende de se faire de l’ombre, les questionner l’un sur l’autre les fait ciller. « Ce ne sont pas du tout les mêmes initiatives », prône de son côté, un brin agacé, Michel Rousseau, qui met en avant la vocation régionale de l’Université. Ami de grands patrons français – dont Vincent Bolloré –, cet homme de réseaux aura bataillé ferme pour obtenir le sésame de l’ambassade française, alors que le soutien d’Abdoulaye Wade était tout acquis : le président sénégalais ne l’appelle-t-il pas « mon ami » pour le présenter ? Et « Gorgui » (« le vieux », en wolof) n’a-t-il pas fourni la concession d’un terrain dans sa région natale… et « proposé » le titre d’« Université des métiers » ? Le soutien nécessaire de l’ancien ambassadeur français Jean-Christophe Rufin était moins évident, lui qui a dénoncé la persistance des réseaux de la Françafrique – que n’affectionne pas, non plus, l’ancien président de l’AFD, Jean-Michel Severino. Jean-Christophe Rufin entretenait, en outre, des relations difficiles avec le président Wade… Ce n’est qu’en avril, deux mois avant son départ, que l’ambassadeur consentira finalement à soutenir Concorde. « Il était temps qu’il parte. Il a fait beaucoup de mal aux intérêts de la France au Sénégal. Il a installé une véritable mafia ! » accuse le président de Concorde.

À l’AFD, on indique ne pas soutenir le projet concurrent, évoqué avec une certaine mesure : « Je n’ai pas de réserve particulière, mais je n’ai pas non plus un optimisme fou, affirme Sylvain Clément. Si Concorde avait sollicité des banques locales, peut-être aurions-nous regardé de plus près. »

Scepticisme

Chez les professionnels, des questions se posent aussi. Et les remarques fusent. « Il est étonnant d’implanter un centre de formation loin de Dakar alors que les besoins sont essentiellement dans la capitale », s’interroge Vincent Dujardin, directeur général de l’hôtel Teranga, propriété du groupe français Accor. Vice-président du syndicat patronal des hôteliers, il soutient ainsi le projet de l’AFD, malgré les approches de Concorde. Pour Jean-Michel Douieb, « la situation géographique est plutôt un atout, car il y a une réelle volonté politique de développer Saint-Louis et sa région ».

Autre argument mis en avant par des proches du projet Concorde, les délais de réalisation. Il aura fallu cinq ans pour voir naître les centres de l’AFD, et seulement deux ans pour l’Université des métiers. « Les bailleurs tels que l’AFD ont des procédures fastidieuses et rigides, il n’est pas évident de mettre en œuvre les choses au bon moment », explique ainsi une partie prenante à l’opération de Saint-Louis. Et de conclure : « Avec la fondation, et grâce au fait que des partenaires privés sont associés, c’est plus souple et plus flexible. » Les plus sceptiques diront probablement qu’il ne faut pas confondre vitesse et précipitation.

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