25/08/2010 à 16h:33 Par Cheikh Yérim 
Seck
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article

« Il ne faut pas que nous hésitions à réévaluer les motifs pouvant donner lieu à la déchéance de la nationalité française. Celle-ci doit pouvoir être retirée à toute personne d’origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d’un policier, d’un gendarme ou de toute personne dépositaire de l’autorité publique. » Ces deux phrases, prononcées le 30 juillet à Grenoble par le président français, Nicolas Sarkozy, ont déclenché une vive polémique. En déplacement en Isère deux semaines après que des violences eurent éclaté dans le chef-lieu de ce département, mettant à nu les failles de sa politique sécuritaire, l’hôte de l’Élysée a voulu reprendre la main. Mais il s’y est pris de la pire des manières.

L’adoption d’une loi qui applique la déchéance de la nationalité aux seuls Français d’origine étrangère reviendrait à fouler au pied l’un des piliers de la République : l’égalité. Dès son  article 1er, la Constitution française proclame en effet que la France « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ».

Mesure d’exception, la déchéance de la nationalité a donné lieu ailleurs à d’effroyables abus. Aux États-Unis notamment, où elle a été appliquée aux pacifistes (lors de la Première Guerre mondiale), à des anarchistes et à des communistes. Tirant les leçons de ce passé sombre, les gouvernements américain et britannique ont, depuis plusieurs décennies, très peu recouru à cette procédure. Ces dernières années, les rares cas de déchéance prononcés aux États-Unis ont concerné d’anciens nazis. Malgré la vive émotion suscitée par les attentats du 11 Septembre, George W. Bush n’avait pas réussi à faire adopter le principe du retrait de la nationalité américaine aux complices du terrorisme. Le Royaume-Uni, qui possède la plus ancienne législation en la matière – une loi de 1914 prévoit la déchéance de la nationalité pour atteinte à la sûreté de l’État, trahison et crimes graves –, n’en use qu’avec parcimonie.

Nicolas Sarkozy devrait se montrer d’autant plus prudent que ce thème rappelle à ses compatriotes une époque de triste mémoire. Dans l’histoire française, la déchéance de la nationalité renvoie au régime de Vichy, qui a appliqué cette mesure aux Juifs de France, ainsi qu’aux citoyens, dont le général de Gaulle, qui avaient quitté leur pays pour combattre le nazisme.

C’est pour éviter le retour à ce type d’arbitraire que les conventions et institutions dévolues à la protection des droits de l’homme veillent attentivement à préserver le droit de toute personne à conserver sa nationalité et à être prémunie contre l’apatridie. Le 12 août, le Comité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination raciale a d’ailleurs épinglé la « patrie des droits de l’homme », jugeant que le projet de l’Élysée est non seulement « discriminant », mais « constitue également une incitation à la haine ». En Afrique, outre la RD Congo, qui retire sa nationalité à chacun de ses ressortissants qui en a pris une autre, c’est la Guinée de Sékou Touré qui s’était distinguée en la matière, infligeant cette sanction aux « ennemis de la Révolution » ! 

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Article suivant :
Où ira Sékouba Konaté ?

Article précédent :
Ça tourne à Addis-Abeba

Réagir à cet article

International

Tennis : les Africains de Roland Garros

Tennis : les Africains de Roland Garros

Le tennis n’est assurément pas le sport le plus pratiqué d’Afrique. Les joueurs du continent sont donc peu nombreux à participer, à partir de dimanche 27 mai, à la grand messe du te[...]

France : François Hollande et la francophonie

«François Hollande a compris que l'Organisation internationale de la francophonie [OIF] était un cadre intéressant pour faire avancer la démocratie en Afrique, sans trop mettre la France en[...]

Cinéma - Yousry Nasrallah : "Je ne me suis jamais senti aussi libre"

Le cinéaste égyptien Yousry Nasrallah, en compétition pour la Palme d'or, est arrivé à Cannes sans ses affaires, mais avec un film éminemment politique sur la révolution, dont les[...]

Namibie : le génocide oublié

Au tout début du XXe siècle, en Namibie, les colons allemands entreprirent d'exterminer systématiquement les peuples herero et nama. Dans un documentaire poignant, la réalisatrice Anne Poiret[...]

Syrie : petits arrangements entre parias

Comment l'Iran aide-t-il la Syrie à exporter son pétrole, en dépit des sanctions internationales ciblant les deux pays ?[...]

France : Hollande et les Arabes

Gilles Kepel est politologue français, spécialiste de l'islam et du monde arabe[...]

Festival de Cannes : Dieudonné, "L'Antisémite" indésirable

Dieudonné n’aura pas les primeurs du festival de Cannes. Le marché du film du Festival de Cannes a obtenu, jeudi 24 mai, l’annulation de la projection de son premier long-métrage, intitulé[...]

France-Afrique : la révolution tunisienne a laissé des traces

Zyed Krichen est le directeur de la rédaction du quotidien tunisien "Le Maghreb".[...]

État-Unis - Sénégal : les éloges de Carson à... Wade

Barack Obama avait promis en 2008 de soutenir la démocratie partout en Afrique. Abdoulaye Wade ayant accepté le verdict des urnes, Johnnie Carson chargé des affaires africaines au côté d'Hillary[...]

France - Maroc : le roi Mohammed VI reçu à l'Élysée par François Hollande

En visite privée en France, le souverain marocain Mohammed VI a été reçu à l’Élysée, jeudi 24 mai, dans l’après-midi. Il est le premier chef d’État[...]

Voir tous les dossiers