16/08/2010 à 10h:51 Par Stéphane Ballong
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Le rappeur Jules Mbarga Seppo, alias Boudor. Le rappeur Jules Mbarga Seppo, alias Boudor. © AFP

Sociétés d’auteurs inexistantes ou inefficaces, piratage... Le manque à gagner est important pour les artistes, qui peinent à profiter de leur succès. Certains ripostent et attaquent leur gouvernement.

Impossible de passer inaperçu et de faire cinq mètres sans devoir signer un autographe. Depuis le succès de son premier album, En faim…, sorti à Dakar en 2006, le rappeur d’origine camerounaise Boudor est une célébrité au Sénégal. « Mes textes, explique-t-il, abordent des thèmes de la vie quotidienne : le chômage des jeunes, la prostitution, les enfants de la rue… tout le monde s’y retrouve. Les chaînes de radio et de télévision ont diffusé mes morceaux en boucle. Mais je n’en ai guère profité. Du moins, pas financièrement. À l’époque, je parvenais à peine à joindre les deux bouts, j’étais presque à la rue. » La raison ? « Je n’ai jamais perçu un centime en guise de droits d’auteur. En plus, la piraterie a sérieusement pénalisé l’écoulement du disque. »

En Afrique, Boudor, retourné vivre au Cameroun, n’est qu’un cas parmi tant d’autres. Au Gabon, le 19 juillet dernier, des musiciens ont déposé, auprès du Conseil d’État, une plainte contre le gouvernement pour les préjudices causés par l’exploitation illicite de leurs œuvres depuis plusieurs décennies. Regroupés au sein du Syndicat des artistes (SYA), ils réclament quelque 23 milliards de F CFA, soit 35 millions d’euros, pour dommages et intérêts. En fait, ils reprochent à l’organisme chargé de la gestion des droits d’auteur et des droits annexes, créé en 1984, de faillir à sa mission. En plus de vingt-cinq ans, l’Agence nationale de promotion artistique et culturelle (Anpac) n’a pas reversé un centime à un artiste ! « L’idée de cette agence, explique un spécialiste français de l’industrie musicale, était pipée dès le départ, car sa première mission est la promotion des activités culturelles. Ce qui explique qu’elle n’ait jamais réussi à gérer le problème des droits d’auteur. »

Sur l’ensemble du continent, on dénombre une trentaine de sociétés d’auteurs affiliées à la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs (Cisac), dont le comité africain a tenu son assemblée générale les 28 et 29 juillet à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Dans les pays francophones où elles existent, ces sociétés, en général des émanations du ministère de la Culture, peinent à mettre en œuvre des mécanismes efficaces de collecte et de redistribution de ces droits.

Ultime paradoxe, certaines sociétés d’auteurs ont même réclamé de l’argent aux artistes. Par exemple, la Société civile camerounaise de l’art musical (Socam), créée par le gouvernement pour remplacer la Cameroon Music Corporation (CMC), gérée quant à elle par des musiciens, exige que les artistes achètent, à 250 F CFA l’unité, des hologrammes pour estampiller leurs CD. Autrement dit, un musicien qui souhaite mettre sur le marché 10 000 disques devrait verser à la Socam 2,5 millions de F CFA. Selon un autre acteur du secteur, « ces sociétés ne se sont jamais senties redevables auprès des artistes, car, souvent, dans nos pays, ces derniers n’ont pas un statut clairement défini ».

« Sujets qui fâchent »

« Dans certains pays, ces bureaux de droits d’auteur participent eux-mêmes à la piraterie, ajoute le cinéaste malien Souleymane Cissé. Ce qui fait que leurs artistes ne sont jamais pleinement bénéficiaires de ce qu’on leur doit. […] Nos films ne sont ni diffusés, ni regardés en Afrique. Les chaînes de télévision ne les achètent pas. De fait, nous ne pouvons même pas prétendre à des droits dans nos pays. » Sous le couvert de l’anonymat, un autre cinéaste soupçonne « certains gouvernements d’interdire aux chaînes de télévision la diffusion des films coproduits et offerts par Canal France International (CFI). Car ceux-ci aborderaient des sujets qui fâchent ». En une trentaine d’années de carrière, Souleymane Cissé, pourtant l’un des piliers du cinéma africain, affirme que, au Mali, il n’a perçu des droits d’auteur qu’à deux reprises (à peine 600 000 F CFA en tout, soit 915 euros).

Si chaque pays a sa particularité, et si certains s’en sortent mieux que d’autres – le Sénégal et le Burkina Faso sont cités comme bons exemples –, pour l’heure, la question empêche l’éclosion de nombreux talents en Afrique. « Ce que demandent les artistes gabonais à travers leurs revendications, c’est en réalité une loi forte et une structure efficace qui les protègent », estime l’écrivain togolais Kangni Alem. « Quand on parle de droits d’auteur dans nos pays, on a souvent tendance à oublier les écrivains », ajoute-t-il avant d’affirmer que, « en Afrique, des maisons d’édition diffusent souvent des œuvres sans jamais reverser des droits à leurs auteurs ». Du coup, de nombreux musiciens, écrivains et cinéastes s’inscrivent dans des sociétés étrangères souvent situées dans les pays où ils ont du succès. Raison pour laquelle des musiciens issus de pays francophones sont affiliés à la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem), et des cinéastes à la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), toutes deux françaises. Au-delà des lois, Kangni Alem, également conseiller du président togolais pour les affaires culturelles, préconise la promotion des sociétés d’auteurs privées fortes grâce à des fonds d’aide pour leur permettre de jouer pleinement leur rôle.

Au pays d’Ali Bongo Ondimba, justement, alors même que l’Anpac (société publique) est en panne, la législation du pays n’autorise pas les musiciens à s’organiser eux-mêmes via une structure indépendante pour collecter et redistribuer leurs droits. Ainsi, en novembre 2008, une tentative de création d’un Bureau gabonais des droits d’auteur et des droits voisins (Bugada) avait échoué, faute du soutien des autorités du pays. Le SYA évalue à 4,5 millions d’euros par an le manque à gagner pour les artistes du fait du non-paiement de leurs droits d’auteur.

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Continental

Piraterie : pourchassés, les flibustiers somaliens changent de tactique

Piraterie : pourchassés, les flibustiers somaliens changent de tactique

Ils sévissaient surtout le long des côtes somaliennes. Traqués de tous côtés, les flibustiers écument désormais de plus en plus les eaux du golfe de Guinée et changent de tacti[...]

Droits de l'homme en Afrique : progrès incertains au Nord, attentes pour le Sud

Amnesty International a rendu public, jeudi 24 mai, son rapport annuel sur l’état des droits de l’homme dans le monde. En ce qui concerne le continent africain, l’année 2011 a été[...]

Afrique-Amérique du Sud : le Brésil aux premières loges

Prévu les 15 et 16 mai, le sommet Afrique-Amérique du Sud a été reporté sine die. Mais si ses voisins latino-américains manquent d'empressement, le Brésil s'implante[...]

France : l'AFD satisfaite de l'exercice 2011

Malgré une stabilisation des engagements sous la barre des 7 milliards d'euros l'an passé, le directeur général de l'Agence française de développement, Dov Zehra, s'est [...]

France : Hélène Le Gal, nouvelle "Madame Afrique"

Récusée comme ambassadrice de France au Rwanda, la diplomate Hélène Le Gal revient au premier plan par la grande porte : celle de l'Élysée, version Hollande.[...]

Hollande et l'Afrique : un continent, sept priorités

Le candidat Hollande en a très peu parlé durant la campagne. Mais un certain nombre de sujets devraient rapidement s'imposer à lui.[...]

Hollande et l'Afrique : changement de diplomatie, au profit de qui ?

Les chefs d'État accueillent diversement l'alternance française. Si le Nigérien Mahamadou Issoufou et le Guinéen Alpha Condé sont tout sourire, leurs homologues d'Afrique centrale se[...]

France-Afrique : Hollande et nous

Le nouveau président français François Hollande connaît très mal le continent. Va-t-il y mener une autre politique que son prédécesseur ? Pas fondamentalement. Un changement de style[...]

Mali - Soudan du Sud : Amadou Ousmane Guitteye, gardien du ciel africain

Passionné d'aviation civile depuis toujours, le Malien Amadou Ousmane Guitteye est en passe de faire entrer un 19e État (le Soudan du Sud) dans l'Agence pour la sécurité de la navigation[...]

Croissance : le pétrole ne fait pas le bonheur

Les investisseurs ne consacrent pas seulement aux seuls pays pétroliers, à l'instar de Schulze Global Investments, qui va consacrer 100 millions de dollars à l'Éthiopie. Quelle raison peut pousser[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers