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05/08/2010 à 12:29
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Nuruddin Farah, en avril, à Paris. Nuruddin Farah, en avril, à Paris. © Jacques Torrégano pour J.A.

Alors que son pays s’enfonce toujours un peu plus, l’auteur d’Exils estime que seuls ses concitoyens peuvent sortir la Somalie du chaos. Interview.

Jusqu’au 11 juillet 2010, la situation désespérée de la Somalie n’attirait guère l’attention des médias. Et puis les attentats perpétrés à Kampala (Ouganda) – 76 morts – et revendiqués par les milices Chabaab ont de nouveau porté le pays à la une des journaux occidentaux : et si le conflit somalien venait à menacer la stabilité de toute la Corne de l’Afrique ?

Exilé depuis une quarantaine d’années, auteur de nombreux romans (Née de la côte d’Adam, Territoires, Du lait aigre-doux), l’écrivain Nuruddin Farah reste en contact étroit avec son pays, où il s’implique, dans la mesure du possible, en politique. Exils, son dernier roman est une peinture juste et sensible du quotidien des Somaliens, qui, depuis la chute du dictateur Siad Barré, n’ont pas connu d’état stable. Observateur attentif d’un chaos que diverses interventions étrangères – américaine en 1992-1993, éthiopienne entre 2006 et 2009 – n’ont pas réussi à juguler, Farah n’imagine pas une solution télécommandée de l’extérieur. Optimiste malgré sa lucidité, parfois candide, il reste viscéralement persuadé que la paix viendra des Somaliennes. C’est ce qu’il confiait à Jeune Afrique il y a peu. Avant que de meurtriers attentats n’ensanglantent Kampala et que l’Union africaine (UA) ne décide, le 26 juillet dernier, d’envoyer 2 000 hommes prêter main-forte aux 6 000 soldats ougandais et burundais de la Mission de l’UA en Somalie (Amisom).

 

Jeune Afrique : La plupart des radios en Somalie ont cessé de diffuser de la musique à la suite d’un ultimatum lancé par des islamistes de la milice radicale Hezb al-Islam. Comment réagissez-vous ?

NURUDDIN FARAH : C’est une perte de temps et une tragédie que d’interdire la musique. La Somalie affronte d’importants problèmes, et il vaudrait mieux dépenser son énergie à résoudre l’épouvantable crise à laquelle le pays est confronté.

Quand vous y êtes-vous rendu pour la dernière fois ?

II y a un an et demi.

Comment cela se passe-t-il quand vous vous y rendez ?

J’aime ça. La Somalie vit des moments tragiques. Ce qu’il s’y passe n’est pas très agréable. Mais je suis toujours impressionné par la force intérieure des gens. Il est surprenant de constater à quel point ils sont résistants si l’on considère ce qu’ils endurent tous les jours depuis vingt ans.

Est-ce difficile pour vous ?

Oui. Et bien plus encore quand je donne mon avis.

Comme le héros de votre dernier livre, Exils ?

Bien pire.

Pourquoi ?

Comme vous m’interviewez à Paris, les journalistes somaliens m’interrogent. Et chaque fois que vous donnez votre opinion, vous fâchez quelqu’un, et en fâchant quelqu’un, vous vous faites un ennemi, et en un lieu où avoir une arme c’est avoir le pouvoir, un ennemi est une menace pour votre vie. Mais j’ai jusque-là été très chanceux. Même si je n’ai pas pu me rendre à Mogadiscio, il y a un an et demi, parce que c’était alors trop dangereux.

Qu’est-ce que vous faites quand vous rentrez en Somalie ?

Je n’ai plus de famille proche là-bas. Mes parents, mes frères et mes sœurs ont quitté le pays. J’y ai néanmoins de bons amis, et je m’implique, avec très peu de succès, en politique. Je tente de promouvoir un processus de paix. Je n’appartiens à aucun parti. Je combats en mon nom propre, même si c’est une façon stupide d’agir. Ma seule loyauté va à la paix. J’ai notamment approché, avant l’arrivée des Éthiopiens, les Tribunaux islamiques, qui régnaient sur Mogadiscio, et le gouvernement d’Abdullahi Yusuf Ahmed. Aucune des deux parties ne m’a écouté, et ce que je leur ai dit est malheureusement arrivé : l’Éthiopie a envahi la Somalie. Je me souviens d’avoir prévenu l’actuel président, Cheikh Sharif Cheikh Ahmed, et l’ancien président Abdullahi Yusuf des conséquences tragiques d’une absence d’accord. Aujourd’hui, la tragédie se poursuit.

Combattre un dictateur, est-ce plus facile que de faire face au chaos ?

C’est plus facile. Si le dictateur est d’accord avec vous, alors il est possible d’aller quelque part. Et l’on peut bien entendu lui faire porter le chapeau. Mais il est en revanche très difficile de désigner des responsables quand personne ne contrôle rien. On voudrait dire : c’est vous qui avez fait ça ! Mais on ne peut pas affirmer que Cheikh Sharif est celui qui a décidé qu’il n’y aurait plus de musique à la radio.

Vous semblez penser que seules les femmes peuvent sauver la Somalie…

L’Histoire a prouvé que mon pessimisme vis-à-vis des hommes était justifié. Ce sont ceux qui ont détruit le pays. Ce sont ceux qui ont mal dirigé la nation. Puisque les femmes ont été les principales victimes de cette mauvaise politique, on peut espérer – je dis bien espérer – qu’elles seront les sauveurs de la nation. C’est un fait : depuis que la crise somalienne a commencé et que les gens ont fui, d’abord dans des camps de réfugiés, puis dans d’autres pays, les femmes sont celles qui, avec dignité, ont maintenu les liens familiaux, se sont occupées des enfants…

Les hommes se sont impliqués dans des querelles politiques inutiles, parlant et mâchant du khat toute la journée, puis envoyant de l’argent à des groupes armés de Somalie pour qu’ils achètent des armes. Les hommes n’ont cessé de détruire le pays, et les femmes – à l’intérieur comme à l’extérieur – représentent une alternative pacifique à l’autodestruction. Dans mon livre, j’ai choisi une très jeune fille comme héroïne. La génération actuelle d’hommes, ceux qui ont détruit le pays, n’est porteuse d’aucun espoir. Même les garçons – puisqu’ils sont ceux qui détiennent les armes désormais – jouent aux cow-boys.

Votre voix peut-elle être entendue en Somalie ?

Les gens ne peuvent pas forcément lire mes livres, puisqu’ils ont été privés d’éducation. Les écoles sont fermées, la guerre civile se poursuit et les seuls Somaliens qui ont la possibilité de lire sont ceux qui vivent hors du pays. Mais je donne des interviews à la radio et j’écris des articles. Que les gens apprécient ou pas, beaucoup d’entre eux entendent ce que je dis. Je répète « Paix ! Paix ! Laissez les femmes diriger le pays » depuis vingt ans. Certains pensent que je suis fou. Mais je préfère être pris pour un fou à parler de paix sans relâche plutôt que de tresser des lauriers au gouvernement. Mon opinion est minoritaire, mais j’espère appartenir à une minorité sensible.

Écrire, c’est maintenir votre pays en vie ?

Écrire, c’est rester sain d’esprit. C’est aussi avoir un boulot ! Je serais au chômage sinon ! Je ne connais aucun pays aussi bien que la Somalie, même si j’ai vécu dans beaucoup d’autres pays en Afrique et en Amérique du Nord.

Comment vous tenez-vous informé ?

Ce n’est pas très difficile. J’ai de la famille, des amis. Je ne connais peut-être pas les détails de la vie quotidienne, comme le prix du sucre, mais ça n’a guère d’importance. Ce qui compte, c’est l’état d’esprit général. Ce qu’il faut savoir, c’est que les Somaliens ne dirigent pas la Somalie. Certains reçoivent des instructions – des diktats – et de l’argent de non-Somaliens, de groupes alliés d’Al-Qaïda, de l’Amérique du Nord, de l’Europe occidentale, et ils font ce qu’on leur demande.

Vous évoquez la dimension clanique du conflit dans votre roman…

J’évoque surtout la conception erronée, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Somalie, de la notion de clan. Le clan, c’est 100 000 personnes. Quand on parle de conflits claniques, est-ce que cela veut dire que 100 000 personnes se battent contre 100 000 autres personnes ? Non. Ce qui se passe, c’est que dix personnes qui peuvent appartenir au même clan se battent contre dix autres personnes d’un autre clan pour le contrôle d’une rue particulière et de l’argent qu’elle génère en taxes. Il n’y a pas de conflit clanique !

Si un gang de Guadeloupéens se bat dans un arrondissement de Paris contre un gang de Coréens, va-t-on dire que la Guadeloupe se bat contre la Corée ? Le conflit est économique et politique. Un seigneur de guerre appartient à un clan, mais cela marche un peu comme chez vous, en France : que dirait-on d’un Lyonnais qui voudrait devenir maire de Paris ? Ceux qui pensent que nous sommes des sauvages, des babouins à poil sont à côté de la plaque.

La communauté internationale peut-elle faire quelque chose pour la Somalie ?

Expliquez-moi ce que c’est que la communauté internationale ! Elle ne parle pas d’une seule voix. Personne ne peut rien faire pour la Somalie. Seuls les Somaliens le peuvent. Ils sont seuls responsables.

Vos enfants se sentent somaliens ?

C’est très difficile. Ils s’intéressent plus à leur Playstation, à leur ordinateur, à Facebook, qu’à la politique torturée de la Somalie. Ils ont une existence disloquée. Ils sont nés hors de leur pays, ont vécu au Nigeria, en Angleterre, en Afrique du Sud, aux États-Unis et ils n’appartiennent à aucun de ces pays. Ils font partie d’une génération perdue pour l’Afrique. Ma fille veut devenir écrivain et elle pense aujourd’hui écrire des livres de science-fiction. C’est plus facile, il n’est pas nécessaire d’avoir des racines. C’est une contradiction intéressante !

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