03/08/2010 à 15h:04 Par Jeune Afrique
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Théophile Kouamouo. Théophile Kouamouo. © D.R.

Après la publication d’un article sur les barons de la filière café-cacao, notre confrère ivoirien Théophile Kouamouo a été placé en détention. Pour le contraindre à révéler ses sources. Il raconte.

« Le procureur de la République me charge de vous dire que si vous n’êtes pas là d’ici à midi et demi, il vous fera chercher lui-même. » Nous sommes le mardi 13 juillet, il est midi et c’est le deuxième coup de fil en cinq minutes que je reçois de l’une des secrétaires de Raymond Tchimou. Il faut se hâter pour éviter de donner de nous l’image de rebelles à l’ordre public. Stéphane Guédé, mon directeur de publication, et moi-même décidons de nous retrouver au Plateau, quartier d’Abidjan où se trouve le palais de justice. Nous arrivons ensemble au cabinet du patron du parquet. L’ambiance est glaciale.

Quelques minutes d’attente, et nous voilà dans le vaste bureau du procureur, qui affecte la décontraction. Il nous a convoqués, dit-il, dans le cadre d’une rencontre amicale. Il veut savoir qui nous a donné certaines informations relatives à l’affaire des « barons » de la filière café-cacao, incarcérés depuis plus de deux ans. Ce matin même, notre quotidien, Le Nouveau Courrier, a publié le premier épisode de la série qu’il entend y consacrer. Nous savons que nous jouons gros, mais pas question de révéler notre source – c’est un des fondements de notre métier. Raymond Tchimou s’agace et nous demande d’aller réfléchir dans sa salle d’attente. Si nous ne plions pas, nous serons inculpés pour « vol », prévient-il. Deux de ses substituts nous convient dans un bureau où nous attendent des éléments de la police criminelle. Nous sommes embarqués. C’est le début de deux semaines de détention.

Première étape : le « violon » de la police criminelle, où le rédacteur en chef du Nouveau Courrier, Saint-Claver Oula (cosignataire de « l’article à problèmes », qui nous a rejoints entre-temps), Stéphane et moi sommes jetés à environ 23 heures, après plusieurs interrogatoires fermes mais courtois. Nous dormirons trois nuits à même le sol dans l’une des trois cellules surpeuplées, souvent en position assise faute de place. Nous cohabitons avec des braqueurs recherchés par Interpol, mais aussi des escrocs à la petite semaine et des petits entrepreneurs en conflit avec un partenaire.

Deuxième étape, vendredi 16 juillet : le « violon » du parquet, au palais de justice d’Abidjan-Plateau. L’endroit est encore plus surpeuplé qu’à la « Crime ». Nous restons debout, serrés les uns contre les autres, de 9 heures à plus de 18 heures. Des toilettes à ciel ouvert nous parviennent des odeurs qui dissuadent la plupart d’entre nous de nous alimenter. Notre avocat, Me Désiré Gueu, fait des va-et-vient entre le « violon » et le cabinet de Tchimou. Il nous transmet, sans trop y croire, les ultimes demandes de révélation de notre source, « même à l’oreille », même indirectement, par son entremise.

Troisième étape, la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (Maca). Nous y arrivons, la peur au ventre, à bord d’un fourgon surnommé « Air Maca ». Nous appréhendons les fouilles au corps « audacieuses »… Nous craignons par avance les caïds censés régner sur la prison… En fait, ce sera l’endroit le moins difficile à vivre de notre périple carcéral.

Nous sommes logés dans un bâtiment ordinaire, loin des prisonniers de luxe, notamment des barons de la filière café-cacao. Mais pas non plus dans les cellules « classiques », où quarante prisonniers s’entassent tant bien que mal. Franck, un prisonnier qui joue le rôle de « superviseur adjoint » du bâtiment, nous prend sous sa protection et nous invite dans sa cellule, où dorment une dizaine de personnes. Malgré le confort très relatif et les énormes souris qui infestent les toilettes, nous retrouvons une ambiance fraternelle. Nous découvrons aussi un autre visage de la Côte d’Ivoire, avec son système judiciaire et carcéral impitoyable pour les plus modestes, ceux qui n’ont ni voix ni avocat, dont les droits les plus élémentaires sont piétinés. Au final, une belle expérience journalistique de quinze jours.

Le 27 juillet, au lendemain d’un verdict deux fois reporté, nous rentrons à la maison, satisfaits de ne pas avoir révélé nos sources. Satisfaits aussi que le juge ait fini par faire comprendre au procureur que les journalistes ne sauraient être, dans le cadre de leurs investigations, des « voleurs de documents ».

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