05/08/2010 à 10h:02 Par Maxime Perez, à Jérusalem
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Des migrants africains à la frontière israélo-égyptienne. Des migrants africains à la frontière israélo-égyptienne. © AFP

En quête d’asile et de lendemains meilleurs, des milliers de ressortissants subsahariens continuent d’affluer vers Israël. Bien loin d’y trouver l’eldorado.

Le jour, Neve Shanan prend des allures de « Little Africa ». Situé à l’extrême sud de Tel-Aviv, ce vieux quartier populaire regorge de commerces en tout genre, marchands de bric-à-brac et salons de coiffure, la plupart tenus par de jeunes Subsahariens. Jouxtant l’ancienne gare routière de la ville, la rue piétonne offre un improbable brassage de cultures africaines. Elle constitue également un lieu de passage pour tous les travailleurs étrangers, russes comme asiatiques, toujours à l’affût d’une bonne affaire. « C’est devenu le grand bazar ici », s’exclame Aziz, originaire de Dakar. Ce vendeur de téléphones portables, qui passe le plus clair de son temps à chasser les mendiants de sa boutique, est installé à Neve Shanan depuis une vingtaine d’années. « C’était bien mieux avant, raconte-t-il. Aujourd’hui, tous les Israéliens ont déserté les lieux. Il y a beaucoup plus de misère et de violence. »

Bien loin du bord de mer, des shopping malls et autres cafés branchés qui font la réputation de Tel-Aviv, l’envers du décor est saisissant. Comme dans un ghetto, les communautés s’observent et se côtoient sans pour autant se mélanger. Dans les immeubles environnants, souvent délabrés, chacun marque son territoire en occupant une cage d’escalier ou l’entrée d’un bâtiment. Les Africains, eux, se regroupent davantage par ethnies que par nationalités. Lorsque la nuit tombe, l’atmosphère se tend brusquement. Prostituées et toxicomanes prennent possession des trottoirs mal éclairés du quartier. Bien que les patrouilles de police se fassent plus nombreuses, le parc Levinsky est envahi par une foule de clandestins africains qui errent sans but jusqu’à l’aube.

Libres mais livrés à eux-mêmes

Depuis plusieurs années, au terme d’une longue et périlleuse traversée du désert, des milliers d’entre eux franchissent illégalement la frontière israélo-égyptienne. Alors que beaucoup fuient une guerre, le conflit avec les Palestiniens ne semble pas les décourager. Pour ces demandeurs d’asile, Érythréens et Soudanais en grande majorité, Israël s’apparente à une éternelle Terre promise. Jusqu’à ce qu’ils se heurtent à une réalité bien moins biblique et pastorale.

Selon les estimations du ministère de l’Intérieur, ils seraient aujourd’hui environ 20 000 à avoir trouvé refuge à Tel-Aviv et dans deux autres localités du sud du pays : Arad et Eilat. Le 18 juin, afin de sensibiliser l’opinion israélienne sur le sort de ces populations, plusieurs ONG ont organisé des sit-in dans les principales artères de Tel-Aviv. « Tous ces réfugiés africains inspirent souvent la peur car nos responsables politiques les diabolisent, explique Oded, militant d’Amnesty International. Mais ce ne sont pas des criminels. Ils sont démunis et chacun d’entre eux vit un drame. »

Tajg, 25 ans, est arrivé il y a deux ans du Darfour. Dans un anglais parfait, il relate inlassablement son histoire aux Israéliens qui arpentent la rue King-George. Avec ses proches, il a fui l’attaque de son village par les miliciens Djandjawids et l’armée soudanaise. Sa famille préférant s’installer dans un camp de réfugiés, Tajg décide d’entamer seul son périple. Moyennant quelques centaines de dollars, un passeur l’aide à rejoindre l’Égypte depuis Khartoum. En camion puis à pied, il lui faudra deux semaines pour atteindre Israël. Plus chanceux que certains de ses compagnons de route, il échappera aux tirs des soldats égyptiens. « Ici, c’est très difficile de trouver du travail, mais, au moins, je me sens en sécurité », confie-t-il.

Outre les réfugiés du Darfour et de l’Érythrée, près de 7 000 Africains seraient demandeurs d’asile en Israël. Parmi eux, de nombreux Ivoiriens et Congolais, mais aussi des Nigérians, des Togolais et des Maliens. D’horizons divers, tous suivent le même itinéraire. Lâchés par leurs passeurs bédouins à 1 km du but, ils sont interceptés par l’armée dès qu’ils s’infiltrent en Israël. Leur expédition s’achève dans le camp de Ketziot, en plein désert du Néguev, où ils sont transférés. Autrefois réservée aux détenus palestiniens, cette prison a été réaménagée en centre de rétention pour les clandestins. En attendant que les autorités statuent sur leur sort, ces hommes et ces femmes patientent parfois de longs mois sous la tente ou, pour les mieux lotis, dans des caravanes climatisées, néanmoins ceinturées de miradors et de barbelés.

« C’est à ce stade que nous intervenons, précise Poria Gal, porte-parole de Hotline For Migrant Workers, qui défend les droits des immigrés en Israël. Deux fois par semaine, nos avocats se rendent à Ketziot afin d’accélérer le travail d’instruction et de vérifier que les règles du droit d’asile sont respectées. On ouvre un dossier pour chaque individu, ce qui nous permet d’effectuer un suivi et d’adapter notre aide à ses besoins immédiats, y compris médicaux. »

En fonction de la situation qui règne dans le pays d’origine de chacun d’entre eux, l’État hébreu choisit d’accueillir ces clandestins ou bien de les renvoyer en Égypte. Il s’appuie sur les critères définis par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), mais aussi sur ses propres considérations sécuritaires, liées au fait que certains pays africains lui sont « hostiles ». Aujourd’hui encore, cette politique conduit à l’emprisonnement de réfugiés soudanais, y compris d’enfants qui ont suivi leurs parents. Fin 2006, au prix d’une longue bataille devant la Cour suprême, une association israélienne a cependant obtenu que certaines familles soient relâchées et assignées à résidence dans des kibboutz.

Visiblement dépassées par ce flux migratoire, les autorités israéliennes déversent chaque mois dans les centres de Tel-Aviv et de Beersheba des autobus entiers de ressortissants africains. Libres mais livrés à eux-mêmes, sans permis de travail ni logement, les nouveaux venus sont condamnés à survivre. « On arrive à un point où le gouvernement israélien doit prendre ses responsabilités, soupire Joanna Mantello, qui dirige le Centre de développement des réfugiés africains (ARDC). Le vrai défi est de les faire reconnaître comme réfugiés. On se bat pour ça. »

La peur de l’avenir

Bien qu’il soit signataire de la convention de Genève relative au statut des personnes déplacées, Israël ne l’a jamais entérinée dans la loi intérieure. Les chiffres sont sans équivoque : depuis 1951, seuls 170 demandeurs d’asile ont obtenu gain de cause. Les trois derniers en 2008. À l’évidence, cette attitude s’explique par des motifs idéologiques. Soucieux de préserver son identité, l’État hébreu veut éviter de créer les conditions juridiques à l’arrivée massive d’immigrants non juifs sur son territoire et, surtout, celle de Palestiniens.

« C’est affligeant, mais Israël ne dispose d’aucune structure adaptée pour les réfugiés, s’insurge Joanna Mantello. On en est réduits à faire de la gestion humanitaire au quotidien. » Dans les quartiers sud de Tel-Aviv, l’ARDC administre deux des huit abris que la municipalité a consenti à ouvrir aux clandestins, où ses volontaires internationaux viennent, chaque semaine, distribuer vêtements et nourriture. À l’instar de l’ARDC, plusieurs ONG israéliennes tentent de faciliter leur intégration. Elles dispensent des cours d’hébreu, participent à la recherche d’emploi et proposent des programmes éducatifs, notamment pour les enfants, pris en charge du matin jusqu’au soir.

Originaire de RD Congo, Jean-Michel est un habitué de ces centres d’accueil. Cet ancien cadre de l’Union pour la démocratie et le progrès social, fervent opposant au régime de Joseph Kabila, a été contraint de quitter son pays après y avoir dénoncé les pillages, la chasse aux Tutsis et l’utilisation d’enfants-soldats. En Israël depuis dix ans, il vit grâce à un visa B1, un titre de séjour assorti d’un permis de travail, qu’il renouvelle régulièrement. Chaque jour, pour subvenir aux besoins de son épouse et de ses deux enfants, il effectue quelques heures de ménage dans des foyers israéliens de la classe moyenne. « Ce n’est pas évident d’en arriver à faire ce genre de travail, admet-il, mais j’ai conscience d’être un privilégié, ma vie est meilleure que celle de beaucoup de mes compatriotes ici. » Son temps libre, Jean-Michel le consacre désormais aux autres, partant du principe « qu’un réfugié aide un réfugié ». Il n’en oublie pas pour autant sa précarité : « Je vis dans une angoisse permanente, la peur du lendemain, la peur d’être expulsé à tout moment. »

Consciente de son héritage moral, la société israélienne observe pourtant avec une relative indifférence le destin de « ses » Africains. « Évidemment, on a le devoir de les secourir, affirme Rami Ovadia, directeur du département des réfugiés au ministère de l’Intérieur. Mais ce sont avant tout des clandestins. Que voulez-vous qu’on fasse de plus à part les accueillir ? Nous devons aussi rester vigilants. » Pour l’heure, les autorités assurent qu’elles contrôlent la situation. Israël mise autant sur sa police d’immigration aux pouvoirs renforcés que sur l’édification prochaine d’une clôture à sa frontière avec l’Égypte pour empêcher les infiltrations. Pour les réfugiés africains, gagnés lentement par le désespoir, l’avenir paraît plus que jamais incertain.

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