10/06/2010 à 15h:37 Par Frida Dahmani, envoyée spéciale
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Beaucoup d'automobilistes en profitent pour faire le plein à moindres frais. Beaucoup d'automobilistes en profitent pour faire le plein à moindres frais. © Nicolas Fauqué/Imagesdetunisie.com

Essence, change, produits alimentaires, vêtements... On trouve de tout dans les commerces parallèles du Sud-Est tunisien, près de la frontière libyenne. Reportage.

Ahmed est tenancier du Quinzième, une gargote proche de Zarzis, à 540 km au sud-est de Tunis, sur la route de Tripoli. Aujourd’hui, il affiche un large sourire ; les Libyens sont là. Ils se sont arrêtés pour une pause méchoui ou pour faire le plein de carburant, car Ahmed vend aussi de l’essence. À deux pas de son barbecue – les règles de sécurité élémentaires ne sont pas le fort de la maison –, des pyramides de bidons en équilibre précaire et des écriteaux pittoresques affichant « sans plomb » ou « diesel » annoncent que la frontière avec la Jamahiriya n’est pas loin. Ici, on fait le plein avec des bidons de 5 litres, car l’essence provenant de Libye est proposée à 0,700 dinar tunisien (DT ; 0,38 euro) le litre, alors qu’à la pompe elle revient à 1,270 DT. Ahmed renchérit : « Allez à Ben Guerdane et à Ras el-Jdir, vous y trouverez même hlib el-ghoula [“le lait de l’ogresse”, autrement dit les produits introuvables, NDLR]. » Non loin de là, des femmes à la peau mate et au regard fier devisent paisiblement, drapées dans des tissus colorés. On se croirait à Tombouctou. Trois jeunes filles voilées mais fortes de leur nombre sifflent avec culot un jeune homme de passage. Le Sud est aussi authentique qu’atypique… Un panneau annonce « Tripoli 248 km », un autre indique Le Caire. C’est par cette route que transitent les hommes et les biens entre la Tunisie et la Libye. C’est elle qu’empruntait Kaddafi quand il se rendait en Tunisie par voie terrestre ; « il a franchi Ras el-Jdir », disait-on, comme pour signifier qu’il était arrivé. Ledit poste-frontière, auréolé de mystères et de clandestinité, est synonyme de business pour les Tunisiens comme pour les Libyens.

À mesure que l’on se rapproche de Ras el-Jdir disparaît la lagune d’El-Bibane, tandis que quelques pousses d’Alfa se battent contre le sable et le sel marin du chott voisin, royaume de la Cotusal, qui en exploite les ressources. Ici, ce n’est pas encore le désert, mais un immense paysage lunaire aux allures de no man’s land. On croise quelques dromadaires, des chèvres qui se confondent avec la terre jaunâtre et de nombreuses voitures libyennes si pressées de se retrouver à Djerba, Sfax ou Tunis qu’elles roulent à tombeau ouvert. Les carcasses de voitures abandonnées sur les bas-côtés laissent à penser que les accidents sont fréquents.

Entre Ben Guerdane et Ras el-Jdir, sur près de 10 km, des cahutes juxtaposées proposent des recharges téléphoniques, des poteries, de l’essence, ou font office de bureaux de change. Sur la chaussée, des hommes agitent frénétiquement d’énormes liasses de billets pour attirer les automobilistes. L’un d’eux annonce même le cours du jour : 100 DT contre 89 dinars libyens à l’achat et 110 à la vente. Jusqu’en 2009, ces opérations étaient tolérées bien que contrevenant à la législation sur les devises en Tunisie. Depuis, les deux pays ont signé un accord pour la convertibilité de leurs monnaies respectives. Ces échoppes de change sont donc sorties de la clandestinité. « À ma manière, je suis devenu banquier », s’amuse Khémaïes, mais il se ferme dès qu’on lui fait remarquer que cette activité doit être bien lucrative pour qu’ils soient si nombreux. Il marmonne qu’il y a beaucoup de passage et que c’est pratique pour les Libyens. L’un d’eux, qui vient changer une somme importante, explique qu’il se rend régulièrement à Djerba pour un suivi médical, alors que son compagnon pense faire la tournée des bars de l’île.

Imprévisible Kaddafi

La route devient une longue ligne droite battue par les vents et enveloppée de poussière. De temps à autre, un poste de contrôle oblige à ralentir. Ras el-Jdir est un portail planté au milieu de nulle part, veillé par les services de police et de douane. De rares voitures surmontées d’invraisemblables ballots de marchandises reviennent de Tripoli, alors que seuls six camions chargés de ciment attendent de franchir la barrière côté tunisien. On est loin des 18 000 personnes, 7 000 voitures et 400 camions qui transiteraient chaque jour par Ras el-Jdir, selon les chiffres officiels.

C’est à Ben Guerdane, dernière ville tunisienne avant la frontière, que nous obtiendrons un début d’explication à ce calme inhabituel. Le point de rencontre incontournable est le marché maghrébin, immense enclos aménagé en souk dont la municipalité loue les emplacements 500 DT par an. C’est l’un des centres névralgiques du commerce parallèle en Tunisie. On y trouve de tout, une vraie caverne d’Ali Baba, un hypermarché à ciel ouvert. Mais aujourd’hui, l’atmosphère est insolite : il n’y a pas un seul acheteur. Le vieux Mohamed, qui vend du thé et des épices, semble résigné : « Désormais, le souk ne se remplit que le dimanche, ce n’est plus comme avant, quand les gens venaient le week-end par bus entiers spécialement pour faire leurs achats. Pourtant, on propose tout le bien de Dieu. » Il ne croit pas si bien dire : le souk de Ben Guerdane a fourni des milliers de trousseaux de mariées, des millions de jeux de pneus neufs, et même si la qualité des produits laisse à désirer, si tout n’est pas de bon goût, les prix séduisent ; pour moins de 100 DT, on peut s’habiller de pied en cap, accessoires compris. « Depuis quelques mois, la situation est difficile ; on ne sait jamais sur quel pied danser avec la Libye, explique Karim, un jeune vendeur de vêtements masculins très tendance. Sans préavis, Kaddafi ferme la frontière, puis la rouvre ; on nous demande d’avoir au moins l’équivalent de 700 euros sur nous, puis cette décision est annulée… Vraiment, ce n’est pas facile, on vit deux crises économiques en même temps. » Dans sa boutique, les articles de contrefaçon se côtoient. Un peu gêné, il se justifie : « Les gens achètent ici ce qu’ils n’ont pas les moyens de s’offrir au prix fort dans les boutiques ; ils se font plaisir, et nous, on peut vivre. »

Au royaume de la débrouille

Le système est bien huilé : la marchandise arrive à Tripoli en provenance de Turquie pour les vêtements et d’Asie, via Dubaï, pour tout le reste. Le grossiste signale chaque arrivage et les affaires se concluent en Libye. Karim est à lui seul une centrale d’achat puisqu’il fournit plusieurs magasins des grandes villes tunisiennes. Et n’est pas malheureux : comme la plupart des marchands du souk, il possède aux abords de la ville une coquette villa affublée d’une parabole et entourée de jeunes oliviers.

Au café du coin règne une certaine morosité. Abdallah y a passé toute la journée. Il faisait jusqu’à dix voyages par jour avec sa vieille voiture qu’il avait dotée d’un réservoir surdimensionné pour rapporter plus d’essence, mais son véhicule n’est plus autorisé à circuler. C’est sa femme qui subvient désormais aux besoins de la famille en revendant des produits du souk à Tunis. Certains le raillent : « Ici, pour ne pas travailler, il faut le vouloir ; il y a toujours moyen de se débrouiller. » Les jeunes sont du même avis. Et quand ils s’ennuient, ils vont faire la fête à Zarzis ou à Djerba. Certains reconnaissent avoir été tentés par l’émigration clandestine, mais les dangers de cette entreprise les ont dissuadés de franchir le pas. « On ne sait rien de ceux qui sont partis, note avec inquiétude l’un d’eux. Ils ne peuvent pas revenir, ils n’ont pas de passeport… C’est facile de partir. Pour 300 DT, des passeurs t’emmènent en Libye et, de là, pour 2 000 DT, tu pars pour l’Italie. » Mais ces jeunes ont quand même un rêve, celui de pouvoir vivre, comme leurs pères, des revenus du marché parallèle. Une ambition de plus en plus contrariée, la Tunisie et la Libye s’acheminant – signe des temps – vers le développement de relations économiques nettement plus formelles. 

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