01/06/2010 à 10h:48 Par Cheikh Yérim Seck
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Youssou N'dour lors du concert du 31 décembre 2009 à Dakar. Youssou N'dour lors du concert du 31 décembre 2009 à Dakar. © Youri Lenquette

Des personnalités de la société civile organisent des contre-pouvoirs. Objectif : pallier les insuffisances de l’opposition et favoriser une alternance au sommet de l’État. Avec le président Abdoulaye Wade en ligne de mire.

Piqué subitement au vif par une fièvre de la « citoyenneté », le Sénégal vit à une cadence accélérée la création de mouvements qui ne se réclament d’aucune des chapelles politiques existantes. Ces entités, qui se multiplient, se défendent de faire de la politique politicienne mais dénoncent la gouvernance façon Abdoulaye Wade.

Ils sont chanteurs, comme Youssou N’Dour, hommes d’affaires, militants dans des ONG ou Sénégalais lambda, et ils veulent que les choses changent. Le président Wade, qui mise sur la perte de crédit de l’opposition à deux ans de la présidentielle, aurait bien raison de se méfier de ces mouvements citoyens regroupés dans des objets politiques encore mal identifiés.

Le 11 mai, alors qu’il venait de remporter une petite victoire – sa télévision venait de recevoir son autorisation d’émettre –, Youssou N’Dour confiait sa détermination à Jeune Afrique : « Cette autorisation est un droit et nullement une faveur. Elle ne saurait en aucune façon stopper mon combat contre les dérives dans la conduite de mon pays. » Le champion du mbalax ne cache plus son ambition : influer en tant que citoyen célèbre et écouté sur la politique de son pays.

« Je vais rencontrer les acteurs politiques de tous bords, scruter les programmes des uns et des autres en vue des élections de 2012 dans lesquelles je vais fortement m’impliquer. En 2011, je choisirai un candidat que je soutiendrai et pour qui j’appellerai à voter à l’occasion de la présidentielle de l’année suivante. Pour l’heure, je vais m’atteler à trouver des convergences avec tous les autres mouvements citoyens qui ont dernièrement été créés », explique le chanteur.

Stop aux dérives

Il a déjà commencé à s’engager. Le 27 avril, il a eu une rencontre fort médiatisée avec Mansour Sy Djamil, auteur d’un « Manifeste national pour la refondation » rendu public quelques jours plus tôt. Les deux hommes se sont trouvé « au moins deux convergences fortes : la nécessité d’une alternative [au régime en place] et l’impératif de défendre la sacralité de la Constitution ». « Nous sommes convenus, M. Sy et moi, de faire mieux connaître la Constitution sénégalaise à nos concitoyens et de nous opposer à toute nouvelle tentative de la réviser à des fins politiciennes ou électoralistes. Il est par exemple inconcevable qu’on pense un seul instant supprimer le scrutin à deux tours pour instaurer l’élection du président de la République à un seul tour », commente Youssou N’Dour.

Membre de la famille maraboutique de Tivaouane, capitale de la confrérie des tidjanes, l’une des plus puissantes du pays, Mansour Sy Djamil appelle dans son manifeste à « un sursaut citoyen pour stopper les dérives qui menacent la démocratie et l’équilibre du Sénégal ». Cette prise de position constitue une démarche de rupture dans les familles maraboutiques traditionnellement plus portées à pactiser avec le régime plutôt qu’à s’y opposer. Elle a donné du courage à Serigne Cheikhouna Mbacké, de la dynastie régnante du mouridisme, qui, le 9 mai, a créé Jog Jotna (« Il est l’heure de se lever », en wolof, la première langue du pays) pour proclamer sa volonté « d’opposer une résistance citoyenne aux mauvais desseins du pouvoir libéral ».

Les raisons à l’émergence des mouvements citoyens ne sont pas toujours purement politiques. Exemple : l’homme d’affaires Bara Tall, ancien magnat du BTP, qui nourrit une éternelle rancœur à l’égard du régime. Il fut en effet emprisonné plus de deux mois dans l’affaire dite des « chantiers de Thiès » – soupçons de corruption et mauvaise gestion de fonds alloués en 2004 aux préparatifs de la fête de l’Indépendance. Cette affaire avait coûté son poste au Premier ministre Idrissa Seck, aujourd’hui blanchi par la justice. Par la suite, Tall, privé des marchés publics, a dû se résoudre à déclarer son entreprise en faillite.

Le 7 avril, il a annoncé, à partir des États-Unis, où il était en visite, son intention de mettre en place une association « pour fédérer toutes les forces de la société civile qui aspirent à un Sénégal gouverné autrement ». Originaire de Thiès, citadelle rebelle et deuxième ville du pays, Tall, qui possède un groupe de presse, Info 7, saura compter sur l’adhésion des centaines d’anciens employés de son entreprise aujourd’hui au chômage technique.

Mais l’initiative qui a fait le plus de mal à Wade et à ses proches, au vu des réactions qu’elle a suscitées, est sans nul doute celle de Cheikh Tidiane Gadio, son ancien ministre des Affaires étrangères (de 2000 à 2009). Le 8 mai, Tidiane Gadio a lancé le Mouvement politique citoyen (MPC), avec la publication d’un manifeste titré « Il est urgent d’agir », dans lequel il invite ses compatriotes à « faire face à un double danger : l’affaissement des institutions et celui de la gouvernance démocratique, politique et économique ». Il dénonce avec force l’existence d’un « projet […] de dévolution dynastique du pouvoir », faisant allusion aux supposées ambitions du fils du chef de l’État, Karim Wade.

Jusqu’ici connu pour être sans appartenance politique, Tidiane Gadio descend dans l’arène avec un objectif : offrir l’alternative que les leaders de l’opposition peinent à constituer. C’est peut-être tout le paysage politique sénégalais qui pourrait se voir modifié par cette vague citoyenne.

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