12/05/2010 à 18h:12 Par Renaud de Rochebrune
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Au premier plan, Roshdy Zem, l'un des acteurs de 'Hors la loi', de Rachid Bouchareb. Au premier plan, Roshdy Zem, l'un des acteurs de "Hors la loi", de Rachid Bouchareb.

Avant même sa projection au festival de Cannes, le 21 mai, le dernier long-métrage du réalisateur franco-algérien Rachid Bouchareb, "Hors-la-Loi", suscite la polémique en France.  Car le film revient sur un sujet sensible et un enjeu de la "guerre des mémoires" : les massacres de Sétif et la guerre d’Algérie. Décryptage.

Le Festival de Cannes n’avait pas encore commencé que, déjà, le film de Rachid Bouchareb faisait parler de lui ! Sélectionné sous les couleurs de l’Algérie, Hors-la-Loi se présente en quelque sorte comme la suite (au moins chronologique) d’Indi­gènes, prix collectif d’interprétation masculine à Cannes en 2006.

Depuis l’annonce de sa sélection, ce long-métrage s’est retrouvé au centre d’une polémique aussi vive que violente. Il a été accusé – excusez du peu – de « falsifier l’histoire » par des parlementaires français, à l’initiative du député Lionel Luca, qui ont réclamé son retrait de la compétition. Et même par le secrétaire d’État Hubert Falco, qui s’est appuyé sur un rapport du service historique de la Défense. Hors-la-Loi a ensuite été défendu, avec la même vigueur mais sereinement, par de nombreux intellectuels français ou vivant en France, historiens de renom en tête (de Benjamin Stora à Mohammed Harbi) et, en Algérie, moins sereinement, par le principal dirigeant du FLN, son secrétaire général, Abdelaziz Belkhadem, et quelques autres.

Presque, donc, une affaire d’État, des deux côtés de la Méditerranée. À tel point que, selon l’hebdomadaire L’Express, Nicolas Sarkozy en personne aurait demandé à voir le film, en vain puisque la production – inquiète ou ravie de l’ampleur prise par cette affaire – a décidé le black-out jusqu’à la projection à Cannes, le 21 mai, à l’avant-veille de la clôture du festival.

Les protagonistes de cette polémique n’ont pas encore vu le long-métrage ! Mais on sait déjà, avec une certaine précision, de quoi il parle. Il raconte divers épisodes de la guerre d’Algérie à travers l’histoire de trois frères devenus proches des nationalistes après avoir réchappé aux massacres de Sétif. Ces derniers ont provoqué la mort d’une centaine d’Européens (comme on disait alors pour qualifier ceux qu’on appellera plus tard les pieds-noirs) et de milliers d’Algériens – 45 000, dira le principal mouvement nationaliste de l’époque, énormément moins, diront les autorités françaises – dans les semaines qui ont suivi la manifestation du 8 mai 1945, dans cette ville du Constantinois, laquelle a tourné à l’émeute.

Relevé d’erreurs

Des massacres tellement massifs et horribles que, pour nombre d’historiens, ils ont constitué le véritable déclenchement de ce qui sera la guerre d’Algérie à proprement parler, à partir du 1er novembre 1954. L’essentiel du film se déroule cependant en France, où vivent les trois héros du film – Saïd, Messaoud et Abdelkader, interprétés par Jamel Debbouze, Roshdy Zem et Sami Bouajila. Ces trois compères, surtout les deux premiers, se sont ralliés au FLN après des parcours fort différents : l’un – interprété par Jamel Debbouze – est avant tout un gangster.

Sur quoi porte la polémique ? À en croire ceux qui l’ont lancée, sur des faits historiques que le film présente comme allant de soi et qui seraient faux. Aussitôt annoncée, la sélection de ce film a été dénoncée comme scandaleuse par Lionel Luca. Ce très bruyant député des Alpes-Maritimes, représentant de l’aile la plus à droite de l’UMP, est toujours prêt à monter au créneau pour défendre les pieds-noirs, et en particulier les nostalgiques de la colonisation. Il fait savoir qu’il n’est pas acceptable qu’un film financé en bonne partie par la France parle de ce qui s’est passé le 8 mai 1945 à Sétif en évoquant des massacres d’Algériens par l’armée française et des milices de colons, alors que « le 8 mai 1945, c’est d’abord le massacre des Européens ». Des propos vite relayés par des sites et des associations proches de l’extrême-droite.

Ayant entendu parler de ce film dès octobre 2009, Lionel Luca a demandé au secrétaire d’État à la Défense et aux Anciens Combattants, Hubert Falco, maire de Toulon, proche de ses idées bien sûr, de saisir le service historique de la Défense pour « analyser le contenu historique du scénario ». De nombreuses erreurs de fait ont été alors relevées : des slogans criés en faveur du FLN plusieurs années avant que le front indépendantiste soit créé, un parachutage en Indochine de l’un des héros du film, alors dans l’armée française, à un moment où ce serait impossible, etc.

Ce relevé d’erreurs, que nous avons pu consulter, est pourtant discutable. D’abord parce que, à propos des événements de Sétif, il évoque un récit qui est fondé en bonne partie sur celui des autorités françaises de l’époque. Or aujourd’hui, les historiens les plus sérieux en contestent de nombreux points : le bilan des victimes algériennes (sans doute extrêmement élevé, même si on ne peut le chiffrer avec certitude) ; le déroulement de l’émeute (dont la véritable origine est la mort d’un manifestant algérien tué d’une balle dans la tête par un commissaire de police français et non des homicides d’Européens) ; etc.

Film salutaire

Mais surtout parce qu’il s’agit d’une fiction et donc d’une reprise très « romancée » des événements. Comment, par exemple, relater des semaines de massacres autrement qu’en les condensant contre toute vérité historique, sinon toute vraisemblance, sur un temps restreint ? Enfin, last but not the least, le service historique de la Défense n’a pu réagir que sur l’une des premières moutures du scénario. Vraisemblablement, la quatrième, alors qu’il y en a eu une vingtaine. Il n’est donc pas certain que la version finale de Hors-la-Loi corresponde à ce qu’il a pu lire. Paradoxalement, si ce service n’a pu consulter ce texte c’est parce que la production du film a dû en fournir un exemplaire pour réclamer – et obtenir sans problème, semble-t-il ! – l’aide de l’armée française (des matériels d’époque, etc.).

Voilà pourquoi il est certainement sage d’attendre qu’on ait pu voir Hors-la-Loi avant de porter un jugement sur sa valeur. Certes, le long-métrage de Bouchareb, qui n’a pas jugé utile de s’entourer de conseillers historiques lors du tournage, contient à coup sûr des raccourcis, des approximations et peut-être des erreurs historiques, ce qui ne saurait servir son propos, même pour une œuvre d’imagination. Mais il n’est pas interdit de penser que la polémique, sûrement loin de s’éteindre, ne tourne pas pour l’essentiel autour du film lui-même mais de son arrière-plan. À savoir la guerre des mémoires entre l’Algérie et la France, qui empoisonne plus que jamais les relations entre les deux pays. Ce que reprochent avant tout les adversaires français du film, ce pourquoi ils n’avaient pas besoin de le voir pour s’indigner, c’est qu’il se fonde plus sur un point de vue algérien que sur celui des pieds-noirs pour traiter de la guerre.

Cette polémique n’est donc pas étonnante. Elle était tellement souhaitée qu’elle a été préparée par le député Luca il y a déjà six mois. Et tellement prévisible qu’elle a été annoncée comme très probable dans un livre qui a été terminé il y a plusieurs mois et qui sera publié dans quelques jours. Cet ouvrage collectif, Ruptures postcoloniales (La Découverte), a d’ailleurs été dirigé en partie par l’historien Pascal Blanchard. Ce spécialiste du fait colonial est l’un des seuls protagonistes de la polémique à avoir visionné le film. Et voit en Hors-la-Loi un film salutaire, ne serait-ce que pour édifier les jeunes générations.

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