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20/05/2010 à 13h:30
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« Épervier. Rapace diurne, commun dans les bois, où il chasse les petits oiseaux. Filet de pêche de forme conique, garni de plomb, qu’on lance à la main. » Laquelle de ces deux définitions du Larousse faut-il retenir pour qualifier l’opération de lutte anticorruption lancée il y a un peu plus de quatre ans par le président Paul Biya ? Les deux, sans doute, car la version camerounaise de ce volatile de proie est à la fois spectaculaire, impitoyable et aussi imprévisible que le produit d’une pêche en eaux troubles. L’origine de ce feuilleton qui tient en haleine le pays est extérieure, plus exactement américaine, puisque c’est l’ambassadeur des États-Unis à Yaoundé, Niels Marquardt, qui fin 2005 tire le premier la sonnette d’alarme. Se fondant à la fois sur les classements – calamiteux pour le Cameroun – de l’ONG Transparency International et sur les enquêtes du FBI à propos des réseaux de blanchiment d’argent, le diplomate somme les autorités d’agir. Le FMI et la Banque mondiale prennent aussitôt le relais. À leurs yeux, la corruption africaine en général et camerounaise en particulier relève de la prédation permanente et inassouvie, d’autant qu’elle s’accompagne d’une fuite massive de devises. Contrairement à son homologue asiatique, elle tue la poule aux œufs d’or en étouffant le développement. Essentiellement anglo-saxonne – l’ex-puissance coloniale française demeurant prudemment en retrait –, cette pression directement exercée sur Paul Biya lui-même prend en outre des allures d’impératif moral. L’anticorruption est une sorte de religion civile à laquelle il convient de se convertir si l’on veut figurer parmi les Born Again, les élus à l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE). Il y a certes, dans cette croisade à laquelle sont conviés les Camerounais, une forte dose d’hypocrisie, puisque les riches du Nord se déculpabilisent de leurs complicités passées et qu’il s’agit en quelque sorte de « rendre les pauvres meilleurs faute de les rendre moins pauvres1 ». Mais le chef de l’État sait qu’il ne peut y échapper. Tout le talent de ce maître du temps va alors consister en une réappropriation, une « camerounisation » de ce qui s’annonce comme une épuration sans précédent.

Avec, en guise de bras armé, le vice-premier ministre et ministre de la Justice, Amadou Ali, grand baron de l’extrême Nord réputé pour sa probité, dans le rôle de l’archange Michel terrassant le dragon de la vénalité, l’opération « Épervier » commence début 2006. Dès le début, la gestion présidentielle de la divulgation des noms des corrompus est millimétrée. L’identité des proies repérées lui est soumise en dernier ressort et c’est à lui que revient d’arbitrer les conflits de procédure (ou d’intérêts) qui ne tardent pas à surgir entre le garde des Sceaux et le secrétariat général de la présidence, ainsi que la compétition ministérielle pour le « redressement moral » du pays. Les premiers arrêtés sont des hauts fonctionnaires du ministère des Finances et des directeurs généraux de sociétés paraétatiques. C’est un coup de tonnerre, et la plupart des Camerounais pensent alors que l’opération s’arrêtera là : comment imaginer que le système puisse tolérer que les poursuites judiciaires touchent son noyau dur ? Pourtant, publiquement encouragée par l’ambassadrice américaine Janet E. Garvey, qui a succédé à Marquardt, la purge du mauvais sang continue depuis à un rythme soutenu orchestré par le palais d’Etoudi. L’épervier plane désormais au-dessus des têtes de chaque haut responsable de l’État, dans le cadre d’une opération qui se lit comme la chronique d’une déchéance annoncée des grands féaux du régime. Le biyaïsme dévore ses enfants. La machine à dialyser le « Cameroun d’en haut » serait-elle devenue folle ?

Il n’en est rien. De la même manière qu’il préside son pays avec un mélange de distance et d’extrême minutie, comme un contrôleur de Houston dirige une navette spatiale, le chef de l’État règle le moindre détail du vol de l’épervier. À commencer par son rayon d’action. Le traitement de la corruption relève du règlement judiciaire personnalisé et de la sanction pénale. C’est une sorte de cure expiatoire, de name and shame2 quasi religieux, spectaculaire et médiatique, mais qui ne s’accompagne pas d’un démantèlement des mécanismes profonds du mal, évite la question de la responsabilité éthique de l’État et n’implique donc pas une refondation politique autrement plus douloureuse. Paul Biya, qui a fait modifier la Constitution par voie parlementaire il y a deux ans – alors même que l’opération « Épervier » commençait à quitter les marges du régime pour mordre sur son centre – afin de pouvoir se représenter à la présidentielle de 2011, a en outre très vite compris le bon usage d’une contrainte imposée, mais qu’il aura tout fait pour ne pas subir. Certes, contrairement à ce qu’affirment les cyniques, le sacrifice de certains de ses proches et autres brebis égarées ne lui apporte pas de gain politique majeur. Mais à un an ou presque de l’élection, ce combat contre ceux qui ont trahi sa confiance lui donne une raison de rester au pouvoir et un programme de substitution face aux difficultés économiques et sociales, tout en maintenant ses dauphins putatifs (et passablement exténués) sous pression.

Les limites de l’opération « Épervier » résident donc beaucoup plus dans l’absence d’une vraie remise en question des facteurs de la mauvaise gestion que dans l’identité de ses futures victimes. En d’autres termes : nul n’est à l’abri du regard du Big Brother d’Etoudi, mais le terreau sur lequel croît la mauvaise herbe est toujours fertile. Certes, la communauté des bailleurs de fonds applaudit et en redemande. Dans son dernier index, Transparency International classe le Cameroun en 146e position (sur 180), soit moins mal désormais que des pays comparables comme la Côte d’Ivoire, le Kenya, l’Angola ou la RD Congo. Mais il en faudrait plus, et peut-être bien au-delà de ce que le régime peut offrir sans risquer de sombrer au passage, pour gagner la bataille de la perception au Cameroun même. Aux yeux des Camerounais, la corruption fait à ce point partie des mœurs de la classe politique et administrative que lutter contre elle s’apparente à un défi insurmontable. C’est cette relation quasi identitaire et finalement autodestructrice qu’il convient de rompre. Et il faudra pour cela autre chose que le spectacle renouvelé des délinquants, des impurs, des sorciers et des boucs émissaires conduits sous bonne garde vers les cellules VIP de Kondengui ou de New Bell.

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1. Selon l'expression de l'économiste français Olivier Vallée dans La Police morale de l'anticorruption (Karthala, Paris, 230 pages, 2010). Un excellent petit livre pour qui veut comprendre les enjeux et les limites de la « mode » de l'anticorruption en Afrique.

2. Campagne de désignation publique des fautifs.

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