28/04/2010 à 15h:30 Par Michael Pauron, envoyé spécial à Marrakech
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Le continent est un grand producteur mais un très faible consommateur d'engrais. Le continent est un grand producteur mais un très faible consommateur d'engrais. © DR

L’objectif de multiplier par dix la quantité de fertilisants utilisés sur le continent d’ici à 2015 favorise l’émergence d’un marché que convoitent les investisseurs privés.

Quatre ans après les engagements des ministres africains des Finances à Abuja, en 2006, pour développer l’utilisation des engrais dans l’agriculture, le constat est implacable : l’Afrique n’utilise que 17 kg d’engrais par hectare – à peine 6 en Afrique subsaharienne –, contre 118 en moyenne dans le monde. Les 50 kg visés d’ici à 2015 paraissent hors d’atteinte. « Les intrants coûtent trop cher, un agriculteur subsaharien doit payer deux à quatre fois le prix moyen constaté sur le marché mondial », explique Maria Wanzala, conseillère spéciale au Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad), en marge de la première conférence africaine dédiée aux engrais (qui s’est tenue du 7 au 9 avril à Marrakech) organisée par le Fertilizer Market Bulletin, en partenariat avec le premier producteur mondial de phosphates, le marocain OCP Group. « Il n’y a pas assez de production locale, les matières premières sont importées et le marché intérieur est trop étriqué pour séduire les investisseurs privés : le marché africain de l’engrais, c’est 1 million de tonnes par an, soit autant que le Bangladesh à lui seul », poursuit Maria Wanzala pour illustrer ce retard. En conséquence, l’Afrique est le continent où la productivité agricole est la plus faible, avec 1,22 tonne à l’hectare pour les céréales, contre 37,3 tonnes dans les pays industrialisés.

Afin d’inciter les investisseurs, la Banque africaine de développement (BAD) a lancé, à la suite de la déclaration d’Abuja, le Mécanisme africain de financement du développement des engrais (AFFM), qui sera doté d’une enveloppe de 10 millions de dollars. Le calendrier n’est pas encore fixé, mais « nous avons déjà réuni 7,5 millions de dollars », détaille Maria Wanzala.

Si au Mali, par exemple, les usines de fabrication de fertilisants existent, « le blocage principal reste le prix, car il faut importer les matières premières [sulfate d’amonium, potasse et phosphate, essentiellement, NDLR] », explique Oumar Guindo, directeur général de Toguna Agro-Industrie, spécialisé dans la fabrication d’engrais. L’État malien a mis en place, depuis deux ans, un système de subvention des intrants à hauteur de 25 %. « Il faut que cela se fasse sur la durée, mais aussi que les agriculteurs soient encadrés et formés », conclut Oumar Guindo.

Accès aux matières premières

L’aide directe aux fermiers a semble-t-il permis au Malawi de réaliser, en quelques années, le souhait du président Bingu wa Mutharika de transformer « un pays importateur et consommateur en un pays producteur et exportateur ». Après dix années de libéralisation entre 1994 et 2004 et une grave crise alimentaire, « la révolution verte » à Lilongwe est bien réelle. Grâce au Programme de subvention des engrais, qui a permis aux agriculteurs de se doter de fertilisants à bas coût, le pays est devenu exportateur de maïs avec une production de 3 millions de tonnes en 2009 (1,6 million de tonnes avant la crise) pour des besoins de l’ordre de 2,4 millions de tonnes. Mais, comme le Mali, le Malawi importe ses intrants, le rendant vulnérable à la volatilité des prix sur les cours mondiaux. Bien que le surplus de maïs exporté ait rapporté 160 millions de dollars en 2009, la facture des intrants s’est élevée à 150 millions de dollars, contre 72 millions avant la flambée des prix du phosphate en 2008. L’accès facilité aux matières premières se révèle donc stratégique.

Parmi les pays richement dotés en phosphate, le Sénégal, avec les Industries chimiques du Sénégal (ICS), après une dizaine d’années de crise structurelle, voit sa filière relancée. Recapitalisée en 2008 par le consortium indien Iffco (premier client des ICS avec des contrats de long terme) à hauteur de 44,5 milliards de F CFA (67,8 millions d’euros), l’entreprise voyait sa production plafonner à 200 000 tonnes, bien loin de sa capacité, située autour de 500 000 tonnes. Ce niveau, fixé comme objectif dès la reprise en main indienne, devrait être atteint cette année, après 35 milliards de F CFA investis sur dix-huit mois (entre mai 2008 et décembre 2009). En 2011, la société entend dépasser les 600 000 tonnes.

Avec la demande d’intrants qui est en train de croître sur le continent, la filière phosphate va peut-être connaître un retour en grâce, c’est du moins ce que peut souhaiter la Société nationale des phosphates du Togo (SNPT). En crise depuis plusieurs années, la production togolaise a été divisée par sept en dix ans (de 5,4 millions de tonnes en 1997 à 800 000 tonnes en 2007). Afin d’endiguer l’hémorragie d’un secteur qui a représenté jusqu’à 40 % du budget national et porter les capacités de production à 10 millions de tonnes par an, l’État a voté début avril un document stratégique pour relancer le secteur : réhabilitation de l’outil de production, construction d’une usine d’acide phosphorique, etc. Reste à trouver les fonds. Les besoins sont évalués à 200

milliards de F CFA. « Il faut investir dans les surcapacités d’extraction afin d’être capable de répondre à la demande et d’éviter l’envolée des prix », estime Mostafa Terrab, PDG d’OCP Group, qui a pour ambition de porter les siennes à 50 millions de tonnes, contre 28 millions actuellement. Avec 33 % du marché mondial et plus d’un demi-millénaire de réserves, il entend ainsi jouer un rôle prépondérant sur le continent à travers une véritable stratégie africaine.

Tripler la productivité

Les États devront compter sur le secteur privé pour augmenter l’utilisation des intrants. « Je ne suis pas pour les subventions », considère d’ailleurs Charles Kader Gooré, PDG d’Hydrochem en Côte d’Ivoire. En partenariat avec OCP, la société met en place un mécanisme d’incitation par la fourniture de fertilisants à crédit auprès de la filière cacao. « Avec les engrais, la productivité peut être multipliée par trois, estime Charles Gooré. L’agriculteur n’aura donc aucune difficulté à les rembourser après la vente de sa récolte. » Alors que la filière a besoin de 500 000 tonnes d’engrais, l’État ivoirien n’arrive pas à en fournir 50 000 tonnes. « Avec notre partenariat, nous espérons en fournir 150 000 dès 2011», prévoit l’homme d’affaires. 

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