13/04/2010 à 14h:26 Par Christophe Boisbouvier
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Partisans du chef de l'État lors d'un meeting à Shandi, le 7 avril. Partisans du chef de l'État lors d'un meeting à Shandi, le 7 avril. © Ahmed Jadallah/Reuters

Assuré de l’emporter lors des élections, qui viennent d'être prolongées jusqu'au 15 avril, le président Omar el-Béchir se joue de la justice internationale. Et prépare, à sa manière, l’échéance cruciale du référendum d’autodétermination dans le Sud, prévu pour janvier 2011.

Omar el-Béchir est-il un Hitler des temps modernes ? Le 23 mars, lors d’une conférence de presse à Bruxelles, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) n’a pas hésité à faire la comparaison. Interrogé sur la rude tâche qui attendait les observateurs pendant le scrutin au Soudan, Luis Moreno-Ocampo a lâché : « C’est comme surveiller une élection sous Hitler. »

La sentence du procureur argentin est terrible, définitive. Elle en dit long sur l’enjeu de ce vote. Le 4 mars 2009, le président soudanais a été inculpé par la CPI de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Un an plus tard, Omar el-Béchir continue de narguer les magistrats de La Haye. Mieux, il s’apprête à être réélu au terme d’élections multipartites, les premières depuis 1986. Pour Moreno-Ocampo, le justicier du Darfour, ce « pardon » par les urnes est insupportable.

Loin d’être troublé par l’attaque en piqué du procureur, El-Béchir y a puisé un surcroît d’énergie. Pendant ses derniers jours de campagne, il a fait flèche de tout bois contre les juges occidentaux. « Où est le nettoyage ethnique ? Où est le génocide ? » a-t-il lancé lors d’un meeting dans le stade Al-Hilal d’Omdurman, la ville jumelle de Khartoum. À ses côtés, le chanteur Hamad al-Rayah s’est mis à insulter le procureur Moreno-Ocampo. Commentaire de Yasser Arman, l’ex-candidat du Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM) : « Ces élections sont un grand spectacle d’El-Béchir contre la CPI. Ce n’est plus qu’un one man show. » De fait, comme l’ancien Premier ministre Sadek al-Mahdi – du parti Umma –, Yasser Arman s’est retiré de la compétition dix jours avant le scrutin. Trop de fraudes. Puisque Omar el-Béchir veut sortir de ces élections avec une nouvelle légitimité face aux juges de la CPI, ses opposants ne veulent pas servir de faire-valoir.

Mais plus que la légitimité des urnes, c’est peut-être un partenariat avec les États-Unis que recherche le chef de l’État soudanais. Il n’est pas très loin le temps où Susan Rice, la conseillère du candidat Obama, préconisait la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus du Darfour, voire des actions militaires ciblées sur le Soudan. Aujourd’hui, la même Susan Rice, ambassadrice d’Obama à l’ONU, reconnaît que « les choses ont changé au Soudan depuis un an ou deux » et ajoute : « Notre nouvelle politique s’efforce de prendre en compte cette réalité. »

Frères chrétiens

Aujourd’hui, El-Béchir fait un rêve : la levée des sanctions économiques imposées par Washington depuis 1997, et le retrait du Soudan de la liste des pays qui soutiennent le terrorisme – liste établie par le département d’État. Ce n’est pas gagné. En octobre dernier, malgré les demandes du général Scott Gration, envoyé spécial au Soudan, Barack Obama a refusé d’assouplir les sanctions contre le régime de Khartoum. L’opinion américaine n’y est pas prête.

Dans sa relation avec Washington, Omar el-Béchir dispose d’une carte maîtresse : le Sud-Soudan. Pourquoi ? Parce que, depuis au moins dix ans, cette région d’Afrique est une passion américaine. Les évangéliques d’outre-Atlantique veulent y défendre leurs frères chrétiens de Juba et Rumbek. Et, surtout, l’Éthiopie, le Kenya et l’Ouganda sont aux portes. Si la guerre reprend au Sud-Soudan, la Corne risque de s’embraser. En janvier 2005, l’accord de Naivasha – parrainé par l’administration Bush – a mis fin à vingt et un ans de guerre civile entre le Nord et le Sud. Ce texte prévoit un référendum d’autodétermination dans le Sud en janvier 2011. Pour l’administration Obama, le respect de Naivasha est fondamental. Et El-Béchir sait que, tant qu’il ne remettra pas en cause cet accord, il aura carte blanche… ou presque.

« Tout est possible »

Bien sûr, le 8 avril, trois jours avant les élections, Susan Rice a fait mine de froncer les sourcils. « Certains préparatifs sont inquiétants », a-t-elle déclaré. Allusion aux listes électorales très sélectives, aux interdictions de meetings et d’émissions de radio et de télévision pour l’opposition, et aux multiples restrictions de déplacement dans le Darfour (19 % de l’électorat) lors des derniers jours de campagne.

Mais à Washington comme à Khartoum, chacun sait que son compatriote Scott Gration est beaucoup plus indulgent qu’elle à l’égard du régime soudanais. L’envoyé spécial d’Obama s’est contenté d’un : « Je souhaite que ces élections soient aussi libres et transparentes que possible. » Tout est dans le « possible ». Depuis un an, Obama navigue entre le « faucon » Rice et la « colombe » Gration. Et se garde bien de trancher…

Le calcul d’Obama

S’il promet de respecter les résultats du référendum de janvier 2011, El-Béchir sait donc que les Américains ne l’empêcheront pas de gagner les élections d’aujourd’hui. Or, pendant toute la campagne, le président-candidat­ n’a cessé de donner des gages. « Si nos frères du Sud votent pour l’indépendance, nous serons leurs voisins les plus proches et nous nous tiendrons à leurs côtés », a-t-il déclaré lors d’un meeting dans la capitale soudanaise. Commentaire d’un responsable américain cité par le New York Times : « Le régime de Khartoum veut conserver le contrôle de la moitié nord du pays. Nous savons que, s’il n’a pas cette garantie, il ne sera pas très motivé pour aller au référendum. »

Bref, c’est donnant-donnant. Washington ne sera pas très regardant sur le dépouillement des élections de ce mois d’avril, pourvu que le Sud-Soudan puisse décider librement de son destin dans neuf mois. L’avenir dira si Obama a fait le bon calcul ou s’il s’est fait berner par El-Béchir.

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