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13/04/2010 à 16:24
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Le gambusi, instrument rare de la famille du luth, est sa marque de fabrique... et son arme. Le gambusi, instrument rare de la famille du luth, est sa marque de fabrique... et son arme. © Bruno Levy pour J.A.

Longtemps en guerre contre tout – pays, religion, famille –, cette chanteuse surnommée La Voix des Comores a trouvé paix et succès en France.

C’est un objet en forme de poire duquel s’échappent des notes sombres et mystiques. Un instrument de la famille des luths, apparenté à l’ancien qambus yéménite, que l’on ne trouve plus que dans quelques contrées du monde, dont la sienne – les Comores. Au milieu d’une collection d’autres instruments, il trône dans le salon de son appartement parisien. Nawal, surnommée La Voix des Comores, ne s’en sépare jamais – sauf quand il s’agit de l’échanger contre une bonne vieille guitare. Le gambusi n’est pas seulement sa marque de fabrique : c’est son arme.

Elle a longtemps été en guerre. Contre sa religion, son pays, sa famille. Aujourd’hui, elle a trouvé la paix. Sa voix posée et son regard attentionné ne trompent pas. Le titre de son deuxième album, celui qui l’a révélée, non plus. Aman – Nawal le traduit par « la paix intérieure » –, sorti en 2008, a accumulé les critiques élogieuses. À en croire le New York Times, ce fut « l’un des albums de musique du monde les plus marquants de l’année ».

Nawal est le fruit de deux mondes antagonistes. Descendante de l’aristocratie féodale d’un côté – son arrière-grand-mère était « Coco Madame », une Blanche, et son arrière-grand-père le bras droit du sultan Saïd Ali. Héritière du symbole comorien de la résistance à la colonisation de l’autre : elle compte parmi ses aïeux El-Maarouf, qui a propagé dans l’archipel les valeurs de la confrérie musulmane shaduliya (islam modéré). Quand elle voit le jour, en 1965, sa famille, les Mlanao, est déjà l’une des plus influentes de Moroni, la capitale des Comores. Une enfance choyée dans les sphères de la très conservatrice notabilité moronienne ne tempère pas son caractère frondeur. C’est une rebelle, mais elle ne le revendique pas. « J’ai juste besoin de mettre de la justice dans tout ça », explique-t-elle avec la douceur d’une mère qu’elle ne sera certainement jamais.

Petite, Nawal s’amusait bien avec son voisin Maalesh, célèbre chanteur comorien (Prix Découverte RFI Afrique en 1995). « On jouait les Doors sur des casseroles. J’ai grandi là-dedans. » Le début des années 1970 : c’était la belle époque dans l’archipel. On allait aux bals, on dansait le rock… La colonisation touchait à sa fin. « J’ai vu des gens libres autour de moi. » Certaines de ces dames se permettaient même de travailler. « Ma mère a été l’une des premières », dit-elle avec fierté. C’était inconcevable à l’époque – surtout dans son milieu. « Elle en a bavé. Mon père voulait une deuxième femme. Le Coran le lui permettant, elle a divorcé. » Puis elles ont quitté l’archipel.

À l’âge de 11 ans, Nawal découvre à quel point le poids de la société comorienne peut être pesant, même à 10 000 km de chez elle. À Valence, dans le sud-est de la France, elle voit sa mère oublier ses rêves et reproduire le schéma conventionnel : « Reste à la maison, ma fille » ; « Arrête de jouer au handball, ma fille » ; « Ne fais pas de la musique, ma fille »… Mais elle s’éclate trop avec une guitare entre les mains. Nawal fugue à trois semaines des épreuves du bac. Pour la remettre dans « le droit chemin », sa mère la renvoie au pays. Nous sommes en 1985. C’est l’année de la rupture ; celle où elle entre en rébellion ouverte contre le clan. À Moroni, les notables ont repris le pouvoir après la parenthèse révolutionnaire d’Ali Soilihi (1975-1978). Nawal s’en fiche. Un soir, elle veut monter sur scène. Son oncle lui colle une raclée. « Je préfère mourir plutôt que de me faire imposer quoi que ce soit », répond-elle.

À partir de cette époque, et pour de longues années, elle décrète qu’elle n’aime pas les tontons « qui ne débarrassent pas la table et touchent les petites filles », ni l’islam qui empêche les femmes de vivre, ni même son pays… Elle le fuit. Retourne en France. Se forme au métier d’éducatrice musicale puis galère dans les instituts médico-psychiatriques où elle se fait dignement accueillir – « tiens, voilà la négresse ».

La traversée du désert est longue. Nawal joue les mystiques, s’essaie au yoga, tutoie le bouddhisme. Elle croit aux étoiles. Et, petit à petit, elle se dit qu’elle n’est pas la fille de sa mère et de son père par hasard ; qu’elle n’est pas « différente pour rien ». « J’ai commencé à croire à ce que j’appelle la vie. Puis j’ai lu les textes soufis. Je suis devenue fière de mon arrière-grand-père. » El-Maarouf la rattrape. Elle découvre le gambusi, utilisé au pays pour accompagner les chants religieux. Se réconcilie avec sa religion – « j’ai un pied dans l’islam et un autre qui se balade », dit-elle – et bientôt avec son pays.

2006. Nawal a sorti son premier album, Kweli, cinq ans plus tôt – pas encore la gloire. Vingt ans après son départ de Moroni, elle fait une tournée dans son île natale. Les jeunes découvrent une autre manière d’être comorien : libre. « Elle leur plaît, car elle représente ce qu’ils recherchent : l’indépendance par rapport à la famille et au village, mais aussi la fierté d’une culture qu’elle ne renie pas », dit d’elle un artiste comorien.

Avec son deuxième album, enregistré à ses frais après avoir emprunté à la banque, la presse la découvre. Les jeunes Comoriens, eux, en font leur égérie. Mais pour Nawal, qui a trouvé en France matière à s’épanouir, se rendre au pays constitue toujours une thérapie. Voire un crève-cœur. Quand elle lance : « J’ai appris à accepter que mes proches ne soient pas ceux qui me donnent l’amour que je cherche », on a presque envie de la consoler.

Son père lui a dit un jour : « Je suis fier de toi car tu es toujours toi-même. Mais reste là-bas ! » En France… Sa mère lui a révélé qu’elle priait tous les jours pour qu’elle « se transforme ». Il faut la comprendre : « Je suis l’aînée. Avant même que je sois née, mes mères [au sens comorien du terme, NDLR] cotisaient pour mon mariage. » Les griefs familiaux sont nombreux : à 45 ans, Nawal n’a pas d’enfant, n’est pas mariée, ne prie pas à la mosquée… « Je suis à des années-lumière du canon de la femme comorienne. »

Sur scène, avec sa voix qui porte haut, il lui arrive souvent – sacrilège ! – d’appeler à la prière. Non pas par bravade, mais simplement parce qu’elle trouve ça beau. Un jour, au Festival Voix de femmes à Bruxelles, ça n’a pas plu. Une femme ne fait pas ça, disaient des Touaregs présents dans le public. Nawal, si.

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