05/04/2010 à 12h:00 Par Constance Desloire
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Dans son bureau, à Ramallah (Cisjordanie), en août 2009. Dans son bureau, à Ramallah (Cisjordanie), en août 2009. © J.CARRIER/REDUX/REA

Sans parti, le Premier ministre de Mahmoud Abbas est un ovni dans le paysage politique, dominé par le duo Fatah-Hamas. Son objectif : contourner le diktat israélien en créant un État de facto d’ici à 2011.

Peu connu à son arrivée aux affaires, en juin 2007, le Premier ministre palestinien, Salam Fayyad, s’est progressivement et discrètement imposé au point de s’être rendu indispensable. Sans parti, cet économiste chevronné est un ovni dans le paysage politique palestinien, dominé par le duo Fatah-Hamas. Qualifié à sa nomination d’« homme des Américains », il peine encore à se faire aimer de ses concitoyens, pourtant satisfaits de son travail. Au fait accompli brutal et colonial d’Israël, il a choisi de répondre en élaborant un plan visant à jeter pacifiquement les bases d’un État palestinien, Gaza compris, qu’il ferait reconnaître par la communauté internationale en 2011. À son actif, la modernisation des institutions et la mise en œuvre de projets économiques rendant la création d’un État palestinien inévitable. Une nouvelle forme de lutte contre l’occupation qui, si elle était couronnée de succès, pourrait élever ce technocrate au rang d’homme politique visionnaire.

Résultats probants

Fils et petit-fils de députés jordaniens de gauche, Salam Fayyad est né en 1952 à Dayr al-Ghassun, près de Tulkarem, en Cisjordanie, où il a grandi. Au terme d’un parcours universitaire brillant, il décroche un doctorat d’économie à l’Université du Texas et intègre la Banque mondiale. En 1995, deux ans après la signature des accords d’Oslo, il décide de rentrer en Palestine, où il devient représentant du FMI. Depuis, il vit à Jérusalem-Est avec son épouse, Bashaer, et ses trois enfants.

Réputé pour sa compétence et son honnêteté, il est nommé ministre des Finances en 2002, un poste dont la création est imposée par les donateurs afin de rendre plus transparents les comptes d’une Autorité palestinienne minée par la corruption. Stanley Fischer, son ancien patron au FMI, devenu gouverneur de la Banque d’Israël, lui apporte sa caution. Fayyad cesse de régler les fonctionnaires en liquide, apure les dettes de l’Autorité et rend publics les salaires des cadres. Rejetant la victimisation, il déclare à Arafat que « l’occupation ne justifie en rien la mauvaise gouvernance ». Après la prise du pouvoir par le Hamas dans la bande de Gaza, en juin 2007, le président Mahmoud Abbas choisit Fayyad, un indépendant, comme Premier ministre. Une responsabilité d’autant plus difficile que ce dernier doit tenir compte à la fois des desiderata de la communauté internationale, des revendications légitimes du peuple palestinien, des réticences, voire de l’hostilité, d’une partie du Fatah et du Hamas, et des exigences des Israéliens.

Bourreau de travail, Fayyad obtient des résultats probants pour un pays occupé : 7 % de croissance économique en 2009 et des exportations agricoles multipliées par trois. Il soutient activement petites et moyennes entreprises, ainsi que les coopératives, et fait construire puits et routes dans les zones rurales. Pour Leïla Shahid, déléguée générale de l’Autorité palestinienne auprès de l’Union européenne, « ces projets ont fait renaître la confiance parmi les citoyens ». En mars 2010, l’action de Fayyad recueille 42 % d’avis favorables, selon le Palestinian Survey Research (alors que sa cote de popularité personnelle n’est que de 4,5 %, les poids lourds de la classe politique palestinienne, victimes du discrédit généralisé des élites, ne faisant pas beaucoup mieux : 3 % et 12 % respectivement pour Mohamed Dahlan et Mahmoud Abbas, du Fatah, et 14 % pour Ismaël Haniyeh, du Hamas).

Un fait accompli vertueux

Par son profil, le chef du gouvernement se situe aux antipodes des dirigeants classiques de la résistance, combattants ou prisonniers charismatiques. Costume cravate, petites lunettes fines, quelques kilos superflus, Fayyad a tout du technocrate terne. Discret et réservé, il reste méconnu des siens. Grâce à un sens de l’humour décapant et à une parfaite maîtrise de l’anglais, il a en revanche gagné la sympathie de la communauté internationale, incarnant de facto un nouveau type de dirigeants qui ont décidé de faire leurs les recommandations occidentales – abandon de la lutte armée, bonne gouvernance, promotion de l’État de droit – pour mieux défendre la cause palestinienne.

Ceux qui connaissent Fayyad savent que derrière le technocrate pragmatique se cache un homme de cœur tout entier dédié à la défense de son peuple. Il sait parfois rompre avec son image compassée en dansant avec les siens dans des camps de réfugiés. De même n’hésite-t-il pas, comme le rapporte un de ses collègues, à mettre la main à la poche pour aider un ancien fonctionnaire dans le besoin, refusant, contrairement à Arafat, de puiser dans les caisses publiques.

Sur la sécurité, qui est pour lui « bien plus un problème palestinien qu’israélien », il n’a pas suffisamment convaincu ses compatriotes. S’il a réussi à obtenir une trêve relative entre les groupes de la résistance et les forces israéliennes, chaque incursion militaire de Tsahal est perçue par les Palestiniens comme le résultat de la complaisance du Premier ministre avec l’occupant.

Certains cadres des deux grands partis ne lui facilitent pas la tâche, affichant parfois ouvertement leur hostilité, « car il ne leur a pas demandé leur approbation », analyse Leïla Shahid. Honni par le Hamas, qui le juge « illégitime » – sa nomination n’a pas été avalisée par le Conseil législatif (Parlement) – et lui reproche d’orchestrer les vagues d’arrestations de ses militants en Cisjordanie, il est également dans le collimateur d’une partie du Fatah, qui lui tient rigueur d’avoir coupé, dès 2002, le cordon ombilical entre le Fatah et l’Autorité palestinienne.

Fayyad n’a pas d’assise dans les milieux politiques, et c’est là l’un de ses principaux handicaps. Il se présente comme un « Fatah light » sur le plan des idées, mais c’est sur la liste d’indé­pendants Troisième Voie – 2 sièges sur 132 – qu’il a été élu député, en 2006. Autre point faible : il est toujours resté très vague sur les moyens de parvenir à une réconciliation entre le Fatah et le Hamas, même si celle-ci relève d’abord de Mahmoud Abbas en tant que chef de l’OLP. Pourtant, Fayyad aura réussi peu à peu à transformer en trône le siège éjectable sur lequel il était assis. Ajouté à ses bons résultats, l’affaiblissement d’Abbas l’a considérablement renforcé. « En deux ans, il a brisé la bipolarité du paysage palestinien pour former, à lui seul, le troisième pôle du triangle actuel », analyse un diplomate palestinien. *

En août 2009, Fayyad présente aux donateurs internationaux son plan intitulé « Palestine : mettre un terme à l’occupation, établir l’État ». Alors que tout le monde s’accorde sur l’objectif de parvenir à un « État palestinien viable », lui prend le problème à l’envers : commencer par la viabilité économique pour que l’État s’impose de lui-même. Sa méthode : agir seul s’il le faut. « Contre les faits accomplis coloniaux d’Israël, il propose des faits accomplis vertueux pour bâtir un État en deux ans », résume Mazen Jadallah, l’un de ses plus proches conseillers. Ainsi a-t-il lancé, au nom de cet unilatéralisme positif, une série de chantiers pour équiper le futur État – une ligne de chemin de fer, une raffinerie de pétrole, ou encore une ville écologique modèle. Le président israélien, Shimon Pérès, l’a du coup qualifié de « Ben Gourion palestinien ».

Résistance pacifique

Fayyad soutient pleinement les initiatives pacifiques de la résistance populaire : manifestations contre le « mur de sécurité » érigé à l’intérieur de la Cisjordanie et boycott des produits fabriqués dans les colonies, qu’il a lui-même inauguré en brûlant des marchandises à Salfit. En 2008, il s’oppose ouvertement au renforcement du partenariat entre l’Union européenne et l’État hébreu. Israéliens et Palestiniens réalisent alors qu’ils ont sous-estimé sa capacité à porter un projet politique.

Dans l’impasse actuelle – blocage du processus de paix, report sine die des élections prévues initialement en janvier dernier, tensions persistantes entre le Hamas et le Fatah –, Fayyad est l’une des rares figures palestiniennes à tirer son épingle du jeu. Certains le disent « en campagne permanente ». D’autres estiment qu’il ne se présentera jamais contre Mahmoud Abbas, avec qui il collabore étroitement et contre lequel il n’aurait « aucune chance ». Mais qu’en sera-t-il si Abbas venait à confirmer son retrait ? Pourra-t-il – et souhaitera-t-il – s’affilier au Fatah pour viser la présidence ? Fayyad affirme ne pas avoir d’ambition personnelle : « Quand je quitterai mon poste actuel, disait-il à la mi-2008, je ferai quelque chose de complètement différent. » Un certain Yasser Arafat, croyant aussi l’État palestinien proche, disait vouloir revenir à son métier d’ingénieur. Mais Israël en a décidé autrement.

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