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30/03/2010 à 09:10
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Pierre Camatte au Grand Hôtel de Gérardmer, le 15 mars. Pierre Camatte au Grand Hôtel de Gérardmer, le 15 mars. © PAscal BAstien/Fedephoto pour J.A

Enfin libre, l'ex-otage français Pierre Camatte raconte sa captivité entre les mains d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Il a été enlevé au Mali, et a été relâché après la libération par Bamako de quatre islamistes réclamés par les ravisseurs.

Pierre Camatte extirpe de sa poche un bout de tissu effiloché. Il comporte 89 petits nœuds bien serrés. Un pour chaque jour de captivité. Ce calendrier de fortune et un visage boucané par le soleil sont les seules traces tangibles que l’ex-otage français des séides de l’Algérien Abdelhamid Abou Zeid, l’un des émirs d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), ait rapportées de sa prison à ciel ouvert, entre les dunes du Sahara.

Enlevé le 26 novembre à Ménaka, dans le nord-est du Mali, le jeune retraité – il a fêté ses 62 ans le 12 mars – a été relâché le 23 février. Depuis, il a retrouvé sa mère et sa compagne, Francine. Il a rasé sa « barbouze toute blanche » et opté pour un look de baroudeur chic, épaisse montre argentée, pantalon de cuir, veste crème, manteau et chemise noirs. Au téléphone, le ton était bourru, les phrases courtes. Dans un salon moquetté du Grand Hôtel de Gérardmer, la ville des Vosges (est de la France) dont il est originaire, l’ancien prof de sport se révèle affable. Dehors, les sapins sont enneigés comme sur les cartes postales. Il fait froid. Camatte s’assied au coin du feu. Le garçon lui propose une coupe de champagne, qu’il accepte volontiers.

« Comme à Monument Valley »

Pendant les trois mois passés « arraché du monde », ce bon vivant a bu une eau glauque, tirée des puits du désert, puis stockée dans des fûts ayant contenu de l’essence. Midi et soir, un menu presque toujours identique : pain cuit dans le sable, riz ou pâtes. Seule variété : la forme des pâtes, parfois macaronis, parfois spaghettis. Le tout est servi dans une gamelle. Le matin, les ravisseurs lui donnent du lait. Et puis c’est tout. Avec l’eau qu’il boit, Camatte doit aussi se laver, « trois ou quatre fois en trois mois ». Il ne changera jamais de vêtements : un pantalon, une djellaba couleur sable, un chèche noir, des godillots. L’uniforme de ses ravisseurs, qui le lui imposent dès le départ.

La tenue est plus discrète que le pyjama bariolé que portait l’otage lors de son enlèvement. Ce soir-là, Camatte dort sur un matelas dans la cour de l’hôtel Minika (« Où sommes-nous ? » en tamashek), dont un ami malien lui avait proposé la gérance quelques mois plus tôt. Il est environ 2 heures du matin quand cinq hommes lui sautent dessus et lui demandent, en anglais, son nom. Premiers coups. Chacun d’eux porte un kalachnikov en bandoulière. Le Français se débat en vain. Il est menotté et traîné jusqu’à un pick-up garé à quinze minutes de marche. Ses agresseurs le jettent dans le coffre débâché, lui ligotent les jambes, qu’ils attachent à ses bras. Le véhicule démarre. Garé à côté, un autre, identique, suit.

C’est le début de l’errance dans le no man’s land d’Aqmi. Camatte est-il resté au Mali ? A-t-il été détenu en Algérie ? Avec des dunes et des pitons rocheux pour seuls repères, il ne saura jamais où il est. Ses ravisseurs ne répondront pas à ses questions. Il sait juste qu’il a changé « trois ou quatre fois de camp ». Le premier voyage a duré deux jours et demi. À une dizaine de jours d’intervalle, il y a eu ensuite deux petits déplacements de 500 kilomètres, « peut-être ». Puis un long trajet de trois jours. Toujours dans le désert. « Il y avait des cordons de dunes infinis, des rochers rouges, noirs, énormes, comme à Monument Valley [aux États-Unis, NDLR]. Des paysages extraordinaires, j’aurais aimé les voir en compagnie de quelqu’un que j’apprécie. »

Pour ne pas être repérés, les preneurs d’otage bâchent leurs véhicules et établissent leur camp au creux des dunes ; des sentinelles se relaient à leur sommet. « Camp » : le mot est trop fort pour ces installations rudimentaires. Aucune construction, pas même une tente. Camatte et ses ravisseurs dorment à la belle étoile. Lui, menottes aux poignets (uniquement la nuit), à l’écart, à une quarantaine de mètres de ces derniers, sur une couverture qui, la journée, lui sert de pare-soleil (la température pouvant grimper jusqu’à 45 °C). Eux sont regroupés près de leurs véhicules. Au départ, deux pick-up composent le « camp ». Mais il y a souvent de la visite, uniquement des hommes. « Parfois, il y avait sept pick-up. Nous avons parfois été trente », se souvient Camatte. Les cinq hommes qui l’ont enlevé étant restés avec lui du début à la fin, il pense qu’il n’a pas été revendu.

Rencontre avec Abou Zeid

Derrière les chèches, il distingue des visages jeunes. Selon lui, ses geôliers ont, pour la plupart, entre 20 et 25 ans. Exception : le chef, Abdelhamid Abou Zeid. Petit, rachitique, l’émir à la barbichette doit avoir la cinquantaine. Il n’est pas en permanence avec le Français, mais lui rend visite à trois reprises. La première fois, deux jours après son enlèvement. Abou Zeid pose à Camatte des questions « qui vont droit au but », en arabe. Un interprète traduit en anglais. Ton nom ? Ta profession ? Ta formation (université ? quel niveau ? licence ?) ? Des enfants ? L’interprète menace : « On va vérifier si tu mens. » La deuxième rencontre intervient une semaine plus tard, pour des photos, où les ravisseurs, en armes, posent autour de leur proie. Dernière discussion quelques heures avant la libération. Abou Zeid annonce alors à l’otage que l’État malien a répondu favorablement à leur ultimatum : quatre prisonniers djihadistes seront élargis. Camatte est donc libre. Ce n’est que par la suite qu’il entendra le nom d’Abou Zeid et apprendra que l’émir avait fait exécuter, en juin 2009, l’otage britannique Edwin Dyer.

Il a néanmoins su tout de suite à qui il avait affaire. Dès l’arrivée dans le désert, il interroge ses ravisseurs, qui l’orientent en lâchant quelques mots – « moudjahidine », « Al-Qaïda », « Ben Laden » – accompagnés d’un geste imitant un avion, et des tours qui s’effondrent… Certains se montreront violents, le molestant lors du rituel ligotage du soir, mimant de la main un couteau sur sa gorge. Avec le cuisinier – c’est toujours le même –, la relation est différente. Camatte ose l’interroger. Il apprend ainsi, avant l’annonce d’Abou Zeid, la libération des quatre prisonniers djihadistes. Avec d’autres, il y aura quelques discussions sur l’islam. Camatte essaie d’expliquer l’existence de valeurs universelles, au-delà des religions. Mais « ça finissait toujours par la même chose : “La seule vraie religion est l’islam.” »

Toujours le kalachnikov en bandoulière, les ravisseurs s’occupent parfois en tirant sur des boîtes de conserve. Car outre des réserves de nourriture, chaque pick-up dispose d’un armement identique : lance-roquettes, mitrailleuse lourde, grenades, pistolets. Autre passe-temps : les psalmodies du Coran et, parfois, des vidéos, dont l’otage, privé de ses lunettes, n’a que le son. Des prêches, apparemment. Camatte apprendra que ses ravisseurs disposaient d’une connexion internet. Ils écoutent souvent des lecteurs MP3 et, parfois, la radio en arabe. Le matériel électrique est rechargé avec les batteries des pick-up.

« La peur au ventre en permanence », l’otage, lui, passe le temps avec « deux ou trois trucs pour ne pas craquer » : faire discrètement des pompes et des abdominaux tous les soirs, « se nourrir d’idées positives, revoir des scènes plaisantes de sa vie », y croire. Il a quatre côtes cassées, cinq kilos en moins et n’arrive toujours pas à dormir. Et le syndrome de Stockholm l’a épargné.

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