16/03/2010 à 11h:24 Par Tshitenge Lubabu M. K.
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Agathe Habyarimana, sur un cliché d'avril 1977. Agathe Habyarimana, sur un cliché d'avril 1977. © AFP

La veuve du président rwandais assassiné en 1994 est désormais sous contrôle judiciaire. Poursuivie jusqu’en France par les fantômes du génocide, elle va peut-être enfin livrer ses secrets. Une avancée qui n’aurait pas été possible sans le récent rapprochement entre Paris et Kigali.

Est-ce la fin d’une retraite paisible pour la veuve la plus célèbre du Rwanda ? Installée en banlieue parisienne, la vieille dame pourrait enfin avoir à s’expliquer devant la justice. Il a été jusqu’ici difficile de voir clair dans le rôle qu’elle a joué dans la préparation du génocide de 1994. Était-elle une première dame patronnesse, une discrète institutrice, qui sert le thé aux invités de son époux, ou un des redoutables cerveaux qui préparèrent l’exécution de quelque 800 000 Tutsis et opposants hutus ? Itinéraire d’une femme à l’histoire trouble.

Agathe Habyarimana, née Kanziga, 68 ans, est dans le collimateur de la justice française. La veuve de Juvénal Habyarimana – abattu dans son avion le 6 avril 1994 –, interpellée le 2 mars, à Courcouronnes, dans la banlieue sud de Paris, est désormais sous contrôle judiciaire. L’affaire Agathe Habyarimana a pris une nouvelle tournure en novembre dernier quand le gouvernement rwandais a demandé officiellement son extradition aux autorités françaises. Kigali veut la juger. Ce n’est pas la première fois qu’elle est visée. En 2007, une plainte a été déposée contre elle par le Collectif des parties civiles pour le Rwanda pour complicité de génocide et de crimes contre l’humanité. Mais jusqu’ici, aucune démarche ne semblait pouvoir l’atteindre.

À première vue, les conditions de son interpellation pourraient sembler fortuites. Au début du mois, la veuve s’est rendue à la préfecture d’Évry, à côté de Courcouronnes, pour le renouvellement de son titre de séjour provisoire. En tapotant sur l’ordinateur, l’agent administratif qui la reçoit se rend compte qu’elle fait l’objet d’une demande d’extradition. Il s’empresse d’en informer la police qui, à son tour, saisit le juge d’instruction. C’est ainsi que la procédure judiciaire est déclenchée, même s’il est difficile de ne pas établir un lien entre le récent voyage du président français au Rwanda et l’interpellation de la veuve Habyarimana. Il est évident que Nicolas Sarkozy et son hôte, Paul Kagamé, ont dû aborder la question de la présence en France de certains Rwandais soupçonnés d’avoir participé au génocide, même s’ils ne sont pas entrés dans les détails. Mais il n’est pas établi que Kigali ait expressément demandé à Paris d’agir contre Agathe Kanziga, bien que le président français ait évoqué publiquement son cas, sans la citer.

Institutrice discrète

Née en 1942 à Karago, dans la préfecture de Gisenyi, dans l’ouest du Rwanda, Agathe Kanziga n’avait jamais fait parler d’elle avant les années 1990. Ancienne institutrice, elle était plutôt discrète et a évolué dans l’ombre de son mari, se contentant d’accomplir des tâches purement protocolaires. Selon plusieurs sources, c’est pendant la guerre civile, entre 1990 et 1994, qu’elle aurait joué un rôle important dans les affaires du pays à travers l’Akazu, ce cercle restreint aux pouvoirs parallèles composé de civils et de militaires très proches de Juvénal Habyarimana. C’est dans ce milieu, repaire d’extrémistes opposés à toute négociation avec les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR), et à toute concession, synonyme de perte du pouvoir et des privilèges, que le génocide aurait été conçu, élaboré et exécuté. Dans toutes les descriptions qui sont faites d’elle, Agathe Kanziga est présentée comme la vraie patronne de cet Akazu, celle dont les désirs étaient des ordres.

Discours revanchards

Un proche de l’ancien président Habyarimana conteste toutefois ce portrait. « Connaissant bien la société rwandaise, affirme-t-il, je ne vois pas quel rôle cette dame aurait pu jouer au sommet du pouvoir. Cet Akazu dont on parle, c’était quoi au juste ? Un ciment entre la famille d’Agathe et celle de Habyarimana. Elle en a profité pour caser ses frères, comme Protais Zigiranyirazo, préfet de Ruhengeri (il a été jugé pour génocide et condamné à vingt ans de prison par le Tribunal pénal international pour le Rwanda [TPIR], avant que la sentence ne soit annulée pour vice de forme et le détenu remis en liberté, NDLR), ou Élie Sagatwa, secrétaire particulier du président. » Selon cette source, Agathe Kanziga n’avait pas le niveau intellectuel pour peser sur le cours des événements. « Lorsque nous allions à la résidence présidentielle, elle se contentait de nous servir à manger et à boire sans jamais participer à la moindre discussion. »

Le 9 avril 1994, trois jours après le décès de son mari, dont l’avion a été abattu, alors que le génocide est engagé, la veuve Habyarimana et neuf membres de sa famille sont évacués de Kigali par l’armée française dans le cadre de l’opération Amaryllis. Après une longue escale à Bangui, elle arrive à Paris, le 17 avril. Elle passe une semaine à l’hôtel avant d’aller occuper l’appartement familial, avenue Mozart, dans le 16e arrondissement. À l’époque, elle est reçue par des fonctionnaires du Quai d’Orsay, pendant que sa sécurité est assurée par la police française. Un confrère qui l’a rencontrée à l’époque se rappelle qu’elle tenait des discours « revanchards », du genre « nous reprendrons le pouvoir ». Ce premier séjour en France est de courte durée. En septembre, elle gagne Libreville, au Gabon, à l’invitation d’Omar Bongo Ondimba, et ensuite Gbadolite, au Zaïre, où Mobutu a organisé les obsèques de son mari. Munie d’un passeport diplomatique délivré par les Zaïrois, elle se rend au Kenya, où elle reste quelques mois mais qu’elle doit quitter en raison, prétend-elle, des « menaces du FPR » fin 1995. Retour au Zaïre. Nouveau départ, en avril 1997, peu avant la chute de Mobutu, et installation au Gabon, où on lui accorde un passeport diplomatique sous un faux nom. À la suite de nouvelles menaces qu’elle dit venir toujours du FPR, elle quitte Libreville et entre clandestinement en France.

Accusations calomnieuses

Elle rejoint ses enfants installés à Courcouronnes. En janvier 2004, l’ex-première dame introduit une demande auprès de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Sa demande d’asile politique est rejetée trois ans plus tard, tout comme sa démarche auprès de la Commission des recours des réfugiés (février 2007) et son pourvoi en cassation au Conseil d’État (octobre 2009). Pour justifier le rejet, l’Ofpra a estimé qu’« il y a des raisons sérieuses » de penser qu’Agathe Kanziga « s’est rendue coupable de crimes contre l’humanité ». Ce dont elle s’est toujours défendue. « Ce sont des accusations calomnieuses pour dissimuler la vérité, dit-elle. L’actuel régime rwandais n’est pas honnête. Il s’acharne à porter des accusations pour cacher ses propres crimes, dont l’attentat qui a visé mon mari. »

Maintenant qu’elle est placée sous contrôle judiciaire, que peut-il arriver à Agathe Kanziga ? Plusieurs schémas sont envisageables. Le plus plausible est la délivrance d’une autorisation de séjour et la signification d’une mise en examen. À exclure : un emprisonnement à titre préventif car elle ne représente aucune menace pour l’ordre public. À exclure encore : une expulsion vers un pays tiers (personne n’est disposé à la recevoir), ou une extradition vers le Rwanda (la justice française n’est pas convaincue de l’impartialité de la justice rwandaise). À moins que la France ne se décide, au bout du compte, à organiser un procès choc pour frapper les consciences. Du temps de Jacques Chirac, lorsque les relations entre Paris et Kigali étaient exécrables, une telle perspective était exclue. Aujourd’hui, après la spectaculaire réconciliation entre les deux capitales, tout devient possible. À Kigali, Nicolas Sarkozy a répété que les personnes soupçonnées d’avoir trempé dans le génocide seront poursuivies et punies où qu’elles se trouvent. Le début d’une nouvelle ère ? En attendant d’être fixée sur son sort, Agathe Kanziga qui, curieusement, n’a jamais été réclamée par le TPIR (même si cette juridiction a demandé, en 2007, à la Commission française des recours des réfugiés que lui soient communiquées les pièces de son dossier), continuera de mener sa vie de veuve démunie à Courcouronnes. 

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